« Donne-moi à boire. » Jn 4, 7
Nous ne savons plus ce que c’est que d’avoir soif. L’eau coule naturellement dans nos maisons. Il est facile d’étancher sa soif. Notre langue ne risque pas de nous coller au palais par manque d’eau. (Ps 136, 1) En terre de Palestine, ancienne terre de Canaan, l’eau est un problème majeur. Il le reste aujourd’hui en Israël et dans les territoires palestiniens. Au Nord, en Galilée, l’eau abonde ; au centre en Samarie, elle est plus problématique ; quant au sud, c’est le désert du Néguev où les Nabatéens, en leur temps, avaient inventé des systèmes ingénieux pour recueillir la rosée de la nuit.
Le patriarche Jacob a creusé ce puits de Samarie, sans doute un des premiers actes fondateurs d’entrée en Terre promise. Situé dans la ville actuelle de Naplouse ce puits est lieu de pèlerinage depuis des millénaires, depuis la fondation du peuple. Le puits de Jacob est le signe de la soif que Dieu a de s’attacher son peuple, comme l’époux à l’épouse. Signe aussi de la soif du peuple de vénérer son Dieu en reconnaissance pour tant de délivrances. Délivrance de l’esclavage des puissants d’Égypte ou de Canaan, délivrance de toutes les idolâtries et de toutes les fausses alliances.
Les samaritains sont les héritiers du Royaume du Nord, disparu en 721 avant Jésus Christ sous les coups de l’envahisseur assyrien. Les juifs de Samarie, mêlés alors à une population païenne, en arrivèrent à du syncrétisme religieux, teinté d’une forme de traditionalisme. Cela engendra une inimitié avec leurs frères du sud, le royaume de Juda, les juifs de Jérusalem.
« Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie : écoutez-le ! » Mt 15, 5
Sans doute, fait-il nuit. Les apôtres ont vécu une journée de prédication à suivre Jésus et à l’écouter. Ses miracles les bouleversent. Comme sa parole pleine d’autorité, semblable à celle d’aucun Rabbi en Israël. Ils ne saisissent pas tout de Jésus mais demeurent fascinés par sa personne. Contrairement à la coutume en Israël ce n’est pas eux qui ont choisi le maître, c’est le maître qui les a choisis. Tous ont entendu la parole impérative : « Viens, suis-moi. » Ils ont tout laissé de leur vie antérieure, la pêche, la collecte des impôts, leurs divers artisanats. Comme Abraham ils ont quitté père et père pour suivre cet homme Jésus vers un pays qu’il ne connaisse pas. Certes, en bons Israélites ils sont attachés à la terre de Palestine. Mais ils comprennent déjà que Jésus ne confond pas le royaume d’Israël, occupé par les Romains, avec le Royaume des cieux qu’il annonce. « Mon Royaume n’est pas de ce monde » dira Jésus à Pilate. (Jn 18, 36) Jésus est déroutant. Il est fidèle à la Torah mais il s’identifie avec audace à la Torah en se proclamant « le chemin, la vérité et la vie ». (Jn 14, 6) Jésus est fidèle au Temple, mais il se substitue au Temple en annonçant une reconstruction en trois jours, faisant allusion au temple de son corps. (Jn 2, 19) Jésus donne la vie en abondance aux malheureux jusqu’à pardonner les péchés. Ce qui était réservé exclusivement à la demande du grand prêtre au jour du Yom Kippour, jour du grand pardon.
« Si tu es Fils de Dieu… » Mt 4, 3
Pourquoi le Carême ? Pourquoi disposer d’une quarantaine de jours pour se préparer à célébrer Pâque ? Nous chantons que nous allons au désert, mais qu’en est-il vraiment ? Jeûner veut dire se priver de quelque chose de nécessaire à la vie. Prier veut dire se mettre à l’écart d’occupations vitales, rompre avec l’agenda habituel et prendre gratuitement du temps pour Dieu. Faire l’aumône c’est prendre de son nécessaire pour opérer le bien envers des personnes dans le besoin. Pourquoi cette mise à distance du nécessaire, du vital ? Et pourquoi durant quarante jours ?
Nous savons bien qu’il suffit de décider un effort de carême pour que la tentation survienne d’y contrevenir, de l’écorner ou tout simplement de l’abandonner. L’expérience montre que bien de nos décisions de carême ne sont que des pétards mouillés. Et que le verbe le plus employé en perspective du carême c’est le verbe : essayer. Je vais essayer. La défaite est déjà dans l’expression. L’aveu de faiblesse est confessé avant même que la faiblesse ne me fasse fléchir. Alors comment aborder notre carême pour en faire un vrai temps de renouveau ?
« Pas un seul trait ne disparaîtra de la Loi jusqu’à ce que tout se réalise. » Mt 5, 18
Nous vivons dans un monde étrange. Nous sommes au pays de l’individu roi qui revendique de pouvoir faire ce qu’il veut, quand il veut, comme il veut. Étrange pays, en contradiction avec lui-même, car si tout est permis à l’individu roi, rien ne lui est pardonnable. En d’autres termes la justice du pays peut être bafouée, soit elle est rendue sans miséricorde, soit elle est délaissée pour une justice d’intérêt particulier de l’individu roi. Ceux-là même qui réclament justice, pour respect de leur droit, sont parfois prêts à prôner leur justice propre au détriment de la justice commune. Les repères sont brouillés. Chacun cherche à s’en sortir en s’enfermant dans sa propre justice. Le résultat en est le déchaînement de la violence dont malheureusement l’actualité regorge. Car il n’y a de droit que s’il y a des devoirs. « La liberté c’est l’ordre. » disait Charles Péguy. Là où l’ordre ne règne plus la liberté est dévoyée. On a prôné qu’il était interdit d’interdire. Nous vivons dans un monde étrange. Nous sommes au pays de l’individu roi qui revendique de pouvoir faire ce qu’il veut, quand il veut, comme il veut. Étrange pays, en contradiction avec lui-même, car si tout est permis à l’individu roi, rien ne lui est pardonnable. En d’autres termes la justice du pays peut être bafouée, soit elle est rendue sans miséricorde, soit elle est délaissée pour une justice d’intérêt particulier de l’individu roi. Ceux-là même qui réclament justice, pour respect de leur droit, sont parfois prêts à prôner leur justice propre au détriment de la justice commune. Les repères sont brouillés. Chacun cherche à s’en sortir en s’enfermant dans sa propre justice. Le résultat en est le déchaînement de la violence dont malheureusement l’actualité regorge. Car il n’y a de droit que s’il y a des devoirs. « La liberté c’est l’ordre. » disait Charles Péguy. Là où l’ordre ne règne plus la liberté est dévoyée. On a prôné qu’il était interdit d’interdire. Aujourd’hui tout est permis. La pensée dominante ne cesse aussi d’affirmer que tout est relatif, soutenant en même temps que ce principe est intangible, à savoir qu’il n’est pas relatif de dire que tout est relatif. Contradiction suprême et confusion sans nom.
[1] Jn 15, 9
« Vous êtes le sel de la terre… la lumière du monde. » Mt 5, 13-14
« Vous êtes le sel de la terre… vous êtes la lumière du monde. » Paroles fortes du Christ pour ses disciples que nous sommes. Si le Messie est venu sur terre en Jésus Christ et si nous sommes ce que nous devons être dans le Christ, la prophétie d’Isaïe devrait se voir réalisée. « Le loup habitera avec l’agneau, le léopard se couchera près du chevreau, le veau et le lionceau seront nourris ensemble, un petit garçon les conduira. La vache et l’ourse auront même pâture, leurs petits auront même gîte. Le lion, comme le bœuf, mangera du fourrage. Le nourrisson s’amusera sur le nid du cobra ; sur le trou de la vipère, l’enfant étendra la main. » [1] Or le journal de chaque matin n’est que longue litanie des guerres et des souffrances des hommes.
Le sel c’est ce qui ne se voit pas dans un bon plat. La lumière c’est ce qui permet de marcher sans se perdre.
[1] Is 11, 6-8
« Il a rendu libres tous ceux qui … passaient leur vie dans une situation d’esclaves. » He 2, 15
Comment a-t-il fait ce noble vieillard Syméon pour reconnaître ce tout petit enfant parmi des centaines de pèlerins, foule bigarrée de l’esplanade du Temple ? Comment ose-t-il prononcer ces mots fulgurants sur un enfant qu’il ne connaît point, dont il ne sait même pas de quel village d’Israël il est né ? Mystère du cœur qui connaît au-delà de l’intelligence et de la seule raison. Mystère du cœur labouré d’épreuves et pétrie d’une longue attente dans la prière où sans cesse l’âme humaine cherche à se déposséder d’elle-même pour être possédée par Dieu. Seul celui qui prie se désapproprie de lui-même. Seul celui qui prie longuement et avec persévérance se libère peu à peu de ce moi orgueilleux et égoïste, qui nous tient tous d’une manière aussi subtile que tenace, plus que la plus forte des glues.
Seul le cœur pauvre en esprit, dégagé des passions humaines mal orientées, peut ouvrir ses yeux sur le monde invisible des cœurs purs, et voir Dieu, là où il est, dans les personnes et les événements.
« Ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi. » 1 Cor 1, 27
La leçon est rude. Nous en avons peur sans nous l’avouer. Nous préférons le ronron de notre pratique religieuse et la sécurité de notre bien-être matériel. Nous parlons beaucoup, mais agissons-nous vraiment à hauteur de notre foi chrétienne ? Qui peut choisir la pauvreté, comme si, des pauvres sur la terre, il n’y en n’avait pas assez ? Les larmes, comme si les épreuves n’étaient pas lot commun pour tous ? La justice et la paix, dans un monde de business et de la loi du plus fort ? La pureté, dans un monde de la pornographie ? La persécution, dans un monde de liberté à outrance à vouloir faire ce que l’on veut, quand on veut, comme on veut ? Bref la douceur et la joie, alors que nous sommes dans un monde de rivalités violentes ? Jésus n’est pas sérieux. Il est fou, littéralement déjanté par rapport à notre monde. Pardon Jésus…
« Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche. » Mt 12, 17
Jésus n’a pas encore commencé son ministère que la mort rôde déjà. Quarante jours durant au désert il a lutté avec les puissances des ténèbres, dont le livre de la Sagesse nous dit que : « la mort est entrée dans le monde par la jalousie du démon et que ceux qui lui appartiennent en feront l’expérience. » [1] Son cousin, Jean le Baptiste, vient d’être arrêté par Hérode et sera bientôt décapité. Pourquoi, pour qui, en vue de quoi Jésus sort-il de son long silence après une trentaine d’années de vie cachée, vie humble, priante et laborieuse ? Jésus vient habiter ce monde merveilleux de la création et de la splendeur des vivants où malheureusement la mort semble avoir toujours le dernier mot après un cortège de souffrances. Le prophète Isaïe a dit de lui : « Il ne criera pas, il ne haussera pas le ton, il ne fera pas entendre sa voix au-dehors. Il ne brisera pas le roseau qui fléchit, il n’éteindra pas la mèche qui faiblit, il proclamera le droit en vérité. » [2]
[1] Sag 2, 24
[2] Is 42, 2-3
« Tu es mon serviteur, Israël, en toi je manifesterai ma splendeur. » Is 49, 3
À l'heure d'une crise parlementaire majeure, un article de la Constitution de la république française fait beaucoup parler de lui. C'est le 49.3. Il n'est pas de mon rôle de faire ici de la politique. Permettez-moi seulement de vous parler d'un autre 49.3. Il s’agit du verset 3 du chapitre 49 du livre d’Isaïe, qui vient d’être lu. « Tu es mon serviteur, Israël, en toi je manifesterai ma splendeur. »[1]Le peuple d'Israël peine à sortir de l'exil. Le prophète Isaïe lui rappelle sa vocation première d’être témoin pour toutes les nations. Des siècles plus tard, le prophète Jean le Baptiste prend le relais d’Isaïe. La parole du Baptiste s’adresse à tous, au-delà du peuple d’Israël, donc à chacun de nous chrétiens, appelés que nous sommes à être serviteur, collaborateur et témoin de la Vérité qu’est le Christ. « Tu es mon serviteur, Israël, en toi je manifesterai ma splendeur ». Pour sortir des nombreuses crises de nos vies, peut-être aurions-nous fort intérêt à nous pencher sur ce 49.3 biblique. « Tu es mon serviteur, Israël, en toi je manifesterai ma splendeur. »
« Laisse faire… ainsi il convient d’accomplir toute justice. » Mt 3, 15
« Laisse faire pour le moment, car il convient que nous accomplissions ainsi toute justice. »[1] Réponse surprenante de Jésus à la protestation de son cousin. Jean le baptiste reconnaît celui qui vient sauver le monde du péché et de l’injustice. Le prophète ne peut pas baptiser celui qui sauve. Or c’est en se laissant baptiser que le Christ nous sauve. Quel mystère !
Au quotidien de nos vies nous réclamons la justice. Mais qu’est-ce que la justice ? Que dit Dieu de la justice ? Nous voudrions tellement une justice parfaite. Dieu seul est le chemin pour enseigner cette justice. Sur ce chemin nous sommes déroutés, surpris, désappointés, jusqu’à connaître parfois la colère de Job. Contemplons Jésus venir au Jourdain. Voyons Jean le baptiser comme un simple homme pécheur.
[1] Mt 3, 15
« Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? » Mt 2, 1
Ce sont des mages, on en a fait des rois. Ce sont des hommes de l’Orient, religieux philosophes de Babylonie ou de Perse, on en a fait des hommes aux couleurs des continents, leur donnant un nom : Melchior, Gaspard et Balthazar. On a repris une pratique festive païenne pour en faire un symbole de fête chrétienne, la galette des rois. Notre société de consommation se régale de galettes, mais qui aujourd’hui cherche le roi des Juifs pour être roi avec Lui, en Lui et par Lui ? L’Évangile dit bien que « des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem en disant : « Où est le roi des juifs qui vient de naître ? » [1]L’orgueil de notre raison occidentale ne lit plus dans les astres la destinée de l’homme et de l’histoire. La déesse raison a détrôné le premier livre de la révélation qu’est la création. Chasser le naturel il revient au galop. Beaucoup lisent ce matin leur horoscope dans le quotidien du jour. Et les diseuses de bonne aventure foisonnent en nos sociétés occidentales.
De tous temps, dans toute civilisation, les hommes cherchent le sens de la vie et de l’histoire. La grandeur et la beauté splendide de la création sont un livre ouvert de symboles dont le sens caché ne demande qu’à être contemplé pour livrer ses secrets.
[1] Mt 2, 1
« Tu n’es plus esclave, mais fils, et donc héritier de par Dieu. » Ga 4, 6-7
« Tous ceux qui entendirent s’étonnaient de ce que leur racontaient les bergers. »[1] Qu’est-il donc arrivé à ces pauvres bougres de bergers, exclus de la liturgie du Temple ? Les astreintes de gardien de troupeau ne leur permettent pas de suivre toutes les règles de la liturgie et de la vie religieuse juive. Sans doute n’ont-ils pas davantage la possibilité d’écouter les enseignements des pharisiens afin de nourrir leur vie de foi. Hommes des transhumances et proches de leurs ancêtres, qui comme eux étaient nomades, les bergers ont cependant le ciel pour leur parler de Dieu. La création si belle en ses nuits étoilées est le premier livre de la révélation de Dieu. Rien n’est plus beau et plus profond que le regard d’un berger. Ses yeux ont tellement veillé sur le troupeau tout en contemplant la terre et le ciel. La splendeur de la création a creusé en lui une soif d’infini et d’éternité. Les mots de la Torah, le livre de la Loi divine, lui manquent, mais la magnificence du soleil dans les déserts de Judée, la richesse des oasis Ein Gedi et des rives du Jourdain jaillissant de l’Hermon, l’aridité même des saisons où la vie plus forte jaillit en des fleurs surprenantes aussi éclatantes que les reflets de la lumière d’Orient, tout cela illumine son cœur et son esprit pour l’ouvrir à l’indicible.
[1] Lc 2, 18
« Prends l’enfant et sa mère, et fuis… » Mt 2, 13
À trois reprises Joseph reçoit l’ordre de fuir. Sitôt la naissance de Jésus l’ange lui demande de fuir en Égypte. À la mort d’Hérode Joseph doit fuir l’Égypte pour le pays de Juda. Au pays de Juda il doit partir pour la Galilée afin de se mettre à l’abri d’Arkélaüs, fils d’Hérode. L’innocence en personne vient de naître et la fureur des puissants s’acharne déjà contre elle. Quel mystère que ce mal qui habite l’humanité. Un tel déchaînement de violence sur Bethléem, dès la naissance du prince de la paix ! Massacre des innocents de tous les temps…
La fuite en Égypte, le massacre des innocents, c’est aujourd’hui dans nos familles, dans nos communautés, dans notre Église aussi. Chaque fois que par la calomnie, la médisance, nous détruisons la réputation de nos frères. Chaque fois que nous prétendons avoir la vérité jusqu’à exercer un pouvoir de suffisance et d’exclusion de nos proches. Jésus n’a jamais dit qu’il avait la vérité. Jésus a dit : « Je suis le chemin, la vérité et la vie. » [1] La vérité nous n’en avons que des éclats. Le diamant de la vérité c’est Dieu, non comme un lingot d’or mais comme communion d’amour. La vérité, c’est Jésus petit enfant remis entre nos mains dans chaque personne et dans chaque situation. Nous massacrons la vérité chaque fois que l’on méprise et exclue des proches pour une raison ou pour une autre. Nous prétendons trop souvent avoir la vérité contre les autres. Nous ne voulons pas marcher comme des pauvres en quête de la vérité. Nous serions prêts à tous les conflits et à toutes les guerres pour avoir raison. Nous ne savons pas qu’à force d’avoir raison, nous avons tort d’avoir raison.
[1] Jn 14, 6
« Et le Verbe s’est fait chair… » Jn 1, 14
Nous venons d’entendre sans doute le plus beau texte de toute l’histoire des civilisations. Le prologue de saint Jean est le joyau de la couronne de toutes les Saintes Écritures. Tout est dit en ces versets de l’histoire bimillénaire du peuple d’Israël. Tout est dit ici de l’avenir de l’Église née du côté ouvert de Jésus Christ sur la croix. À n’en point douter l’avenir de l’humanité est dans ces paroles de saint Jean. D’aucuns en ont conscience jusqu’à les prendre pour fondement de leur association afin malheureusement d’en retourner le sens. Paroles trop dangereuses qui démasquent tous les faux semblants, et surtout les fausses conceptions de la liberté dont notre société ne cessent de nous rabattre les oreilles. Alors mieux vaut diaboliquement s’en emparer pour les faire vivre à ses fins, au risque de blasphémer.
Avec le prologue de saint Jean, ou bien on entre au service de la vérité ou bien on servira le mensonge. Jésus le criera haut et fort à tous ses détracteurs prétendument savants en religion au point de leur dire que leur père c’est le démon et non Moïse dont ils se réclament. [1] Le pire, c’est que ces détracteurs savent qu’ils mentent et ils savent que les braves gens savent qu’ils mentent. Mais peut-être à notre insu que, nous aussi, subtilement, nous nous mentons à nous-mêmes en ne prenant pas au sérieux les paroles de l’Évangile dont le prologue de saint Jean nous offre les plus beaux diamants.
[1] Jn 8, 44 : « Vous, vous êtes du diable, c’est lui votre père, et vous cherchez à réaliser les convoitises de votre père. Depuis le commencement, il a été un meurtrier. Il ne s’est pas tenu dans la vérité, parce qu’il n’y a pas en lui de vérité. Quand il dit le mensonge, il le tire de lui-même, parce qu’il est menteur et père du mensonge. »
« Un enfant nous est né. » Is 9, 5
Un recensement, affaire banale, somme toute ! Un acte administratif ! Un comptage de plus pour la gloire de l’empereur romain. On compte ses troupes pour mieux se faire acclamer et mener les troupes à la bataille. Qu’à cela ne tienne, c’est l’occasion de se retrouver entre amis et parents dispersés par la vie. À l’époque nul internet ni réseaux sociaux pour communiquer. On vit au rythme des astres et des saisons, tels les bergers. On ne compte pas son temps pour voyager. Le rythme de la nature et les nécessités physiques commandent.
Que pensait donc Joseph le charpentier durant les cent kilomètres à parcourir de Nazareth à Bethléem, petite bourgade du sud de Jérusalem ?
« Ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse. » Mt 1, 20
Préparez les chemins du Seigneur nous dit le prophète Jean Baptiste. Noël ne sera pas Noël, si nous ne retrouvons pas un cœur d'enfant. Quel que soit l’âge, quelles que soient les épreuves de la vie, il y a au fond du cœur de l'homme, de tout homme, un cœur d'enfant qui sommeille, un cœur d'enfant qui ne demande qu’à naître ou à renaître. Parce que le propre de l'homme est de faire confiance. Nul ne grandit dans la vie, nul n'advient à lui-même, s'il ne fait pas confiance, s'il ne reçoit pas la confiance. Le drame de notre société contemporaine, le drame de l'humanité depuis les origines, c'est de ne plus faire confiance à Celui qui lui a donné la vie. Prends, dit le serpent dans la genèse, et fais toi Dieu par toi-même. [1]Cette parole a tué la confiance dans le cœur de l'homme vis-à-vis de Dieu. Le Créateur des mondes est devenu un gêneur pour l’autonomie de l’homme. Dieu est devenu un rival.
Noël, c’est Dieu qui nous fait confiance. Noël, c’est Dieu qui se remet entre nos mains comme un tout petit. Noël c’est Dieu qui nous invite à être confiant comme un enfant pour mener notre vie d’artiste, notre vie d’homme, tel un artiste qui façonne la plus belle œuvre qui soit, l’œuvre de Dieu que chacun de nous est, de façon totalement unique.
[1] Gn 3, 4-6 « Le serpent dit à la femme : « Pas du tout ! Vous ne mourrez pas ! Mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront, et vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal. » La femme s’aperçut que le fruit de l’arbre devait être savoureux, qu’il était agréable à regarder et qu’il était désirable, cet arbre, puisqu’il donnait l’intelligence. Elle prit de son fruit, et en mangea. Elle en donna aussi à son mari, et il en mangea. »
« Le désert et la terre de la soif, qu’ils se réjouissent ! » Is 35, 1
Il est des jours qui ressemblent à des nuits profondes. Certaines époques doivent supporter des souffrances innommables. Quand soudain, une lumière illumine la nuit la plus noire. Ainsi le prophète Isaïe invite le désert et la terre de la soif à se réjouir. Le peuple d’Israël subit depuis quarante ans un terrible exil au bord des fleuves lointains de Babylone. Du pays de la promesse, des signes de l’alliance, il ne reste rien. Seules des terres désolées et quelques pauvres, soumis à l’oppresseur, tentent, malgré l’infortune, de cultiver la terre. Le retour d’exil n’est le privilège que d’une poignée de déportés. Nul triomphe pour eux, sinon la honte de se voir montrer du doigt comme les punis de l’histoire par leurs frères restés au pays. Tout est à rebâtir, sur un plan matériel et moral comme spirituel. Sur ces terres désolées et massacrées, la voix du prophète se fait entendre, proclamant une restauration intégrale. « Le pays aride, qu’il exulte et fleurisse comme la rose, qu’il se couvre de fleurs des champs, qu’il exulte et crie de joie ! La gloire du Liban lui est donnée, la splendeur du Carmel et du Sarone. On verra la gloire du Seigneur, la splendeur de notre Dieu. » [1]
« Vient après moi un plus fort que moi… » Mt 3, 11
Il était très fort Jean le Baptiste. Voyez comment tout Jérusalem et tous ceux des pays d’alentours courent au bord du Jourdain pour le trouver. « Quand il y a une source quelque part on trace des sentiers pour la rejoindre » dit un proverbe africain. Qu’êtes-vous donc aller voir, demandera Jésus ? Un pauvre ermite, vêtu de poils de chameaux et ne mangeant que sauterelles et miel, perdu dans les déserts de Judée, reclus dans ces terres arides de la vallée de Jéricho, tel un roseau à tous les vents, tel un moustique du désert. Et pourtant, c’est ce misérable vermisseau qui fait se déplacer de nombreux habitants de Judée et de Galilée. Il est fort Jean-Baptiste. Au point que les chefs religieux s’en inquiètent et envoient force délégation. Plus fort encore le voici à traiter les chefs des prêtres d’engeance de vipères. Quelle audace ! Disputer les catéchistes du peuple, les plus instruits en religion et les guides de la nation juive, même sous occupation romaine. Comme il faut être très fort pour oser s’opposer aux gardiens de la foi juive en les invitant à la conversion. Ce qui, soit dit en passant, signifie que l’on peut être religieux pratiquant et n’être pas dans la bonne direction selon Dieu, car c’est cela que veut dire se convertir : prendre dans sa vie la bonne direction.
« Veillez donc, … votre Seigneur vient. » Mt 24, 47
Sommes-nous des veilleurs ? Sur quoi veillons-nous ? Y-a-t-il une attente profonde qui oriente et motive toute notre vie ? Ou bien sommes-nous simplement occupés à nos activités en attendant que le temps passe nous apportant simplement la consolation des biens, parfois durement gagnés, ou rapidement mis à notre disposition par une société de super-consommation ? Ne tuons. nous pas trop souvent le temps avant que le temps ne nous tue ? Ne jouissons-nous pas plutôt que de chercher la vraie joie ? N’espère-t-on pas avant toute chose la santé et la réussite professionnelle ou ce qui satisfera nos passions et nos désirs ? Très concrètement combien de temps allons-nous passer dans les magasins avant Noël par rapport au temps où nous irons adorer Jésus à l’Église dans le plus grand silence ?
« Tout sera détruit. » Jn 21, 6
Les disciples sont heureux. Rien ne leur manque. Joie profonde pour eux d’avoir trouvé le Messie. Ils sont les témoins des merveilles que ce dernier accomplit. Les aveugles voient. Les boiteux marchent. Les sourds entendent. Les démons sont chassés. Les morts ressuscitent et le pardon est donné. [1] Que peuvent-ils bien craindre avec un tel maître ? Les voici sans doute comme à l’accoutumée, à Gethsémani, au jardin des olives, en prière avec lui. Depuis Gethsémani, colline située à l’Est de Jérusalem, au-delà de la vallée du Cédron, on contemple toute la ville située sur la colline de Sion. C’est aujourd’hui encore la photo la plus célébre de Jérusalem avec l’esplanade du Temple en perspective sur toute la hauteur de Sion, dominée actuellement par l’or du dôme du Rocher et la mosquée El Aqsa. Quelle splendeur cela devait être quand le temple n’était pas détruit. Les pierres blanches et ocre, brillant au soleil du matin, dégagent la grandeur unique de ce Temple. Certes les disciples sont conscients des oppositions que Jésus suscite, surtout parmi les chefs du peuple. Mais son entrée triomphale à Jérusalem représente un peu la consécration de ce Temple et l’assurance que Dieu est bien là, présent en la personne de Jésus, au milieu de son peuple. Tout leur compagnonnage avec Jésus leur laisse penser à un prochain accomplissement du salut du peuple. Pourquoi pas à une délivrance de l’occupation romaine, puisque tout est si beau et si rassurant, au-delà même de certaines controverses.
En Jésus le Messie, Dieu est avec nous, que pourrions-nous craindre, pensent les disciples ? Tout avec Lui semble aussi solide que ce temple, temple admirable et indestructible à leurs yeux, par sa force et sa puissance de construction, autant que par sa beauté lumineuse.
Or voilà que Jésus leur annonce solennellement : « Ce que vous contemplez, des jours viendront où il n’en restera pas pierre sur pierre : tout sera détruit. » [2]
[1] Mt 11, 5 sv
[2] Lc 21, 6