« Voici l’héritier : venez ! tuons-le, nous aurons son héritage ! »  Mt 21, 38

Homélie pour le 27° dimanche du Temps de l’Église (A)

Frère Jean-Dominique Dubois, ofm

Quel contraste entre la parole d’Isaïe le prophète et celle de l’apôtre saint Paul ? D’une part, Dieu se plaint à travers la parole de son prophète parce que l’on a massacré sa vigne. Cette vigne, c’est Israël, l’objet de toutes ses tendresses et de toutes ses miséricordes depuis la libération d’Égypte. Enfant, comme Israël, nous devons tout à nos parents lesquels nous ont donné la vie par amour, ont travaillé pour nous et souffert pour que nous puissions grandir afin qu’à notre tour nous puissions vivre et donner la vie ? Pourquoi massacrer l’héritage ? L’histoire à ce sujet n’est malheureusement qu’un éternel recommencement. En conséquence Dieu promet une exclusion radicale et sans appel.

Saint Paul au contraire nous invite à la joie. N’avoir souci de rien. Toujours et partout, en tout ce qui nous préoccupe, se confier au Seigneur qui est là au milieu de nous pour lui offrir nos soucis, si lourds soient-ils. Cela semble si simple et sans risques, au contraire.

Jésus reprenant cet enseignement de l’histoire des hommes, et d’Israël en particulier, nous avertit. L’heure des comptes arrivera un jour. Le choix que nous aurons opéré face à l’héritage du Seigneur, d’une famille, d’une terre, d’une patrie, il faudra en rendre compte. Pour reprendre un proverbe populaire les casseurs seront les payeurs, car si la justice des hommes est relative, celle de Dieu est implacablement exacte.

Où est la fracture ? Qu’est ce qui dysfonctionne gravement dans l’humanité entière, au-delà des circonstances présentes ? Qu’est ce qui est à l’origine du mal traversant toute vie humaine et toute l’histoire de l’humanité ? La jalousie, fruit de l’orgueil, qui porte à la désobéissance. La jalousie c’est désirer le bien de l’autre, c’est aller jusqu’à désirer le bien qu’est l’autre. Tout ce qui nous dit de façon biaisée, d’une manière ou d’une autre : ceci est à moi. Ou bien, ce n’est pas à moi, mais objectivement je le veux, je veux que cela soit à moi. Tous les biens humains sont concernés qu’ils soient culturels, territoriaux, sociaux, patrimoniaux. Hommage à Monsieur de La Fontaine. C’est la grenouille qui veut devenir aussi grosse que le bœuf. Le renard qui désire le fromage du corbeau, ou le renard qui raille les raisons trop verts parce qu’ils sont trop hauts.

 Or la jalousie tue. La jalousie est profondément meurtrière. Elle tue toute relation. Il faut tuer pour s’emparer. On peut tuer par la langue, l’arme la plus terrible, ou bien tuer par les armes. Le résultat est le même : la mort de l’autre devenu un adversaire pour ce qu’il est ou ce qu’il a, au point de devenir un ennemi. « C'est par l'envie du diable que la mort est entrée dans le monde » nous dit le livre de la sagesse (Sg 2, 24). De quoi le démon a-t-il été jaloux aux origines de l’humanité ? De la vocation de l’homme destiné à être au sommet de la création par la transfiguration en Jésus le Verbe incarné. Le Satan, pur esprit, a refusé sa simple place de serviteur de Dieu, serviteur du Christ et de l’homme appelé à ne faire qu’un dans la transfiguration de tout l’univers en la Trinité Sainte. Depuis lors celui qui était Lucifer, porteur de lumière pour servir, est devenu le Satan, la lumière renversée, pour entraîner l’homme dans le refus d’obéir. Que l’homme se fasse Dieu par lui-même hors de l’obéissance filiale à la place reçue par chacun en pure gratuité pour le service tous. Toute grâce, même la plus intime à notre âme, est fraternelle, disait saint Thomas d’Aquin. 

Le choix est dans notre vie radicalement simple. Serons-nous des éternels râleurs et des sempiternels envieux du bien des autres ou bien serons-nous des fils reconnaissants pour tout le bien que Dieu donne les uns aux autres, les uns pour les autres ? Dans ce cas il faut changer obligatoirement de logiciel de raisonnement. Car le sommet de la liberté n’est pas de faire ce que l’on veut, comme l’enseigne la doxa dominante de notre société. Le sommet de la liberté c’est de consentir avec amour à ce qui nous est offert en pur amour par notre Seigneur Dieu Jésus Christ.

Saint François d’Assise, dont c’est la fête aujourd’hui, nous dit que nous n’avons en propre que nos vices et nos péchés. Cela, Dieu est incapable de le produire. Tous les biens nous viennent de Dieu, par l’intermédiaire de toutes les médiations humaines, culturelles et patrimoniales. Nous sommes tous des débiteurs insolvables qui devons gérer un héritage immense de bonté et apprendre à l’enrichir par nos talents reçus de Dieu.

À cette fin nous devons pouvoir compter les uns sur les autres, dans le respect, la reconnaissance et la justice. Nous devons croire qu’il n’y a qu’un seul Seigneur et Maître, « le Christ Jésus, au milieu de nous l’espérance de la Gloire (Col 1, 27). » Tout pouvoir nous vient de Dieu et doit s’exercer dans l’obéissance d’amour vis-à-vis de Dieu. C’est pourquoi, selon saint Paul, lui confier ses soucis dans la joie de sa présence ce n’est pas devenir irresponsable. C’est entrer dans l’adoration et la reconnaissance pour tous les bien reçus. C’est lui demander de nous aider à en faire bon usage pour sa Gloire et le salut des hommes. Rappelons-nous que derrière un corbillard on n’a jamais vu ni un coffre-fort, ni une bibliothèque de titres de propriété. On n’emporte au ciel, et on ne laisse sur la terre, que l’amour que l’on a semé avec tous les biens reçus en pure gratuité.

Le bien suprême qui seul demeure en éternité c’est l’union au Christ, la communion d’amour avec la Trinité Sainte. Confondre les biens de la terre avec les biens du ciel, pour en faire son royaume au prix du meurtre réel ou social des autres, c’est se perdre pour l’éternité. Utiliser les biens de la terre pour parvenir aux biens du ciel c’est réjouir Dieu et notre prochain pour un bonheur éternel.

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 « Vos pensées ne sont pas mes pensées. » Is 55, 6-9