« Beaucoup sont appelés, mais peu sont élus. » Mt 22, 14
Homélie pour le 28 dimanche du Temps de l’Église (A)
Frère Jean-Dominique Dubois, ofm
S’il est une parole de Jésus qui a fait couler beaucoup d’encre et susciter bien des polémiques dans l’histoire de l’Église, c’est bien qu’il y ait « beaucoup d’appelés et peu d’élus. (Mt 22, 14) » Après une longue période où l’on a interprété cette parole de façon rigoriste, vint une autre période que l’on pourrait résumé à ceci que Dieu est tellement bon que tout le monde ira au paradis, selon la célèbre chanson. Passer d’un excès à l’autre dans l’interprétation ne rend service à personne car dans le réel de l’histoire nous avons à nous battre pour la miséricorde et pour la justice. Entre une société où tout est permis et rien n’est justifiable et une société où tout est sous le joug de la justice rien et si peu pour la miséricorde, nous sommes perdus déboussolés pour conjuguer miséricorde et justice, deux exigences fondamentales qui taraudent le cœur de tout homme. Alors comment comprendre cette parole du Christ sur le fait qu’il y ait beaucoup d’appelés et peu d’élus ?
Tout d’abord, il convient de toujours se redire qu’une parabole ne prétend nullement décrire une situation réelle, ou encore projeter dans un futur la situation telle qu’elle est racontée. Une parabole, tout en s’appuyant souvent sur un réel historique possible ou imaginaire, est là d’abord et avant tout pour faire sens, pour mettre en œuvre d’une façon proche du réel, ou puisé dans le réel, un enseignement fondamental sur le sens de la vie et de la mort, sur ce qui se joue de fondamental dans notre vie et notre histoire. Donc toute interprétation strictement littérale, ou fondamentaliste, est à exclure au risque de non-sens ou de contre sens. Par ailleurs il ne faut pas vouloir faire dire à une parabole plus qu’elle ne veut dire. Il s’agit plutôt d’en trouver la fine pointe.
La parabole des invités à la noce vient nous dévoiler le cœur même de Jésus et de ses intentions. Nous contemplons ici la volonté du Père sur les hommes, exprimée par toute la vie et l’enseignement de Jésus. Tout homme est invité aux noces du Fils de Dieu. « Le royaume des Cieux est comparable à un roi qui célébra les noces de son fils. Il envoya ses serviteurs appeler à la noce les invités. (Mt 22, 2) » Devant le refus des premiers appelés - il s’agit en filigrane des frères juifs de Jésus, du moins de certains - , le roi se fait quérir tous les autres de toutes catégories sociales et nationales confondues. « Allez donc aux croisées des chemins : tous ceux que vous trouverez, invitez-les à la noce. Les serviteurs allèrent sur les chemins, rassemblèrent tous ceux qu’ils trouvèrent, les mauvais comme les bons, et la salle de noce fut remplie de convives. (Mt 22, 9-10) »
C’est dire très clairement que tous sont invités, sans exception, peu importe le moment de l’histoire où ils reçoivent l’invitation, et peu importe l’état spirituel ou moral dans lequel ils sont trouvés. Jésus résume tout quand il dit : « Beaucoup sont appelés… »C’est-à-dire tous sans exception. « Ceci est mon sang livré pour la multitude. (Mt 26, 28) » Pour la multitude, c’est-à-dire pour tous. Déjà le prophète avait annoncé aux exilés juifs de Babylone une délivrance pour eux-mêmes et pour toutes les nations. « Sur cette montagne, il fera disparaître le voile de deuil qui enveloppe tous les peuples et le linceul qui couvre toutes les nations. (Is 25, 7-8) »
Avouons maintenant que le bon sens et les usages l’exigent dans toutes les civilisations et les cultures. Il ne suffit pas d’être invité à des noces pour pouvoir partager la joie des noces. Nul ne peut s’y présenter sans revêtir l’habit des noces. Pour être fils de roi et prince à la cour du roi, qui ne voudrait apprendre le protocole de la cour, à moins de passer pour un mal élevé ? Même ceux qui bannissent tous les usages sociaux de leur groupe humain finissent par établir des codes vestimentaires et des comportements qui signent l’appartenance nouvelle à leur société à eux. Et gare à ceux qui ne rentrent pas dans leurs codes. Nulle société ne peut exister sans des rites et des codes. Imaginez-vous, mesdames et messieurs, habillés aujourd’hui à la mode des rois de France ou simplement avec des crinolines ou des hauts de forme du 19° siècle. Critiquer une mode, vous la remplacerez rapidement par la vôtre ou celle de votre groupe social. Le vêtement étant le signe extérieur d’un revêtement intérieur, dites-moi quels sont les codes sociaux que vous observez et je vous dirai votre religion et votre foi.
La robe des noces dans l’Évangile, c’est la robe des noces du Fils de Dieu, le Christ lui-même. Qui ne veut pas revêtir le Christ ou ne le fait qu’à moitié, ou de manière « borderline », ne peut pas entrer dans la salle des noces. Dieu nous veut aussi splendide que son Fils. Prétendre qu’il n’y a pas de jugement, que tout le monde ira au paradis, quels que soient les choix de sa vie et même les plus contraires à l’Évangile, c’est quasiment un blasphème. C’est une méprise profonde sur ce qu’est Dieu et le sérieux de Dieu qui en nous offrant une liberté semblable à son image et ressemblance veut nous transfigurer tout entier dans la gloire de son amour. Le jugement appartient à Dieu seul, mais il nous appartient de prendre l’Évangile au sérieux et très au sérieux dans son intégralité et sa cohérence, et de l’annoncer à nos contemporains sans l’affadir. Un proverbe africain dit que « lorsqu’il y a une source quelque part, on trace des sentiers pour la rejoindre. » Si la source n’est qu’un marécage, on la laisse aux crapauds et aux moustiques. C’est donc dire que peu seront élus, ceux-là seuls qui auront pris le don de leur liberté au sérieux pour la mettre au service du Roi des rois et du Seigneur des seigneurs. C’est dire que l’homme a une vraie capacité de dire non à Dieu de façon définitive sans quoi il n’est pas vraiment libre. Alors s’il se trouve qu’un jour notre Jérusalem est détruite, il ne faudra ne s’en prendre qu’à nous-mêmes. Enfermés dans notre justice nous n’aurons pas cru à la miséricorde, nous n’aurons pas répondu sérieusement à l’invitation aux noces du Fils bien-aimé en travaillant ardemment à revêtir l’habit des noces.