« Un signe grandiose apparut au ciel… » Ap 11, 19
Homélie pour la solennité de l’Assomption
Frère Jean-Dominique Dubois, ofm
« Il y a grand malheur au Royaume de France » disait Jeanne d’Arc. Son père lui dit : « Tout est perdu » Jeanne répond : « Tout est sauf. » Nul n’est besoin de citer les malheurs actuels. Notre pays brûle comme incendie de forêt après Notre Dame de Paris. Le feu couve me disait récemment un jeune papa, gendarme de son métier. Quel que soit le régime politique, république ou monarchie, un pays a une âme, une histoire, une identité. Toute histoire nationale a ses grandeurs et ses bassesses parce que toute nation est faite d’hommes et de femmes de la race d’Adam et d’Eve. Comme tout être humain, une nation peut mourir. Il n’est donc pas vain de s’interroger sur notre histoire et notre identité, notre âme et nos ressources, pour y puiser la force de vivre ensemble.
Le propre de la vie humaine est de se recevoir d’un autre. Nul d’entre nous n’a choisi de vivre. Nul n’a choisi sa famille, sa patrie, sa langue et sa couleur de peau, sans parler de sa personnalité et de ses talents. Être libre c’est consentir à l’amour qui nous a mis au monde, en consentant à tout ce que nous avons reçu pour vivre. Le sommet de la liberté n’est pas de faire ce que nous voulons mais de consentir à ce que nous avons reçu par amour. Une nation se reçoit, elle ne se choisit pas. Une patrie est une terre que l’on épouse pour grandir autant que pour l’enrichir des talents de sa propre génération. Sédiment après sédiment le pays s’embellit, ou se défigure jusqu’à pouvoir disparaître. Chaque génération est héritière. Nos enfants nous demanderont des comptes sur ce que nous avons fait de l’héritage.
À bien écouter les récits des différentes apparitions de la Vierge Marie à travers le monde, la Mère du ciel et de la terre parle à chaque nation, ou de chaque nation, touchant son identité propre. L’ange du Portugal est appelé l’ange de la paix. Vocation de ce petit pays pour le monde entier. À Fatima, aux confins Ouest de l’Europe, Marie supplie que l’on prie pour la Russie, pays des confins Est de la même Europe. Au Rwanda Notre Dame de Kibeho ranime la vocation des chrétiens de ce petit pays africain au sein des conflits qui couvent et qui éclateront en un terrible génocide. À Akita au Japon, en 1973, la Vierge Marie pleure des larmes de sang. Notre Mère renouvelle en Extrême Orient son message de Fatima et prévient d’un grave conflit nucléaire si l’on ne se convertit pas. Le choix du Japon n’est pas innocent. Ce fut le premier pays à souffrir de l’arme nucléaire. Le docteur Paul Takashi Nagai, victime de la bombe, y verra le choix du ciel demandant à la ville la plus chrétienne du Japon, Nagasaky, sa ville, de s’offrir pour la paix dans le monde.
Le roi Louis XIII, le 10 février 1638 avec l’accord du parlement, consacre la France à la Vierge Marie en son Assomption. L’Europe est alors déchirée par la guerre de Trente ans liée à des conflits religieux. La paix de la France et de ses voisins dépend des décisions des rois. Une époque où l’on sait que tout pouvoir vient de Dieu et que le but de la vie n’est pas un royaume terrestre, mais le Royaume des cieux. Le roi, qui sait qu’il tient son pouvoir de Dieu, ne s’imagine pas être au-dessus de son peuple pour sa gloire, mais qu’il n’a autorité que pour rendre gloire à Dieu en tous les états de son royaume. Que son royaume soit en chacun de ses sujets un motif de gloire pour Dieu, dans la paix et la concorde. S’il y a grand malheur au Royaume de France, du temps de Jeanne d’Arc, c’est parce que les anglais viennent prendre la place de leurs frères de France. « Dieu aime les anglais, disaient Jeanne, mais chez eux. » Avant de les combattre par l’épée Jeanne leur demanda de reprendre leur place, sur leur territoire national. Le roi Louis XIII n’agissait pas autrement en guerroyant pour la paix en France et chez ses voisins, mais ils savaient que sans le secours divin le plus grand des rois n’est qu’un nain qui peut être joué de toutes les forces de l’adversaire pour son plus grand malheur et celui de son peuple.
La révolution française a coupé la tête au roi. La république s’est affranchie de Dieu. Mais en 1920 par décret du gouvernement et vote de la chambre des députés, la république établit le 8 mai comme fête nationale en souvenir de la libération d’Orléans par Jeanne d’Arc. Étonnant retournement de l’histoire d’un régime politique qui vient puiser dans les souvenirs manquants, détrônés par la révolution, pour donner un ciment à la nation française qui en manque terriblement après la séparation solennelle et radicale de l’Église et de l’état. Étonnant clin d’œil de l’histoire également que ce soit un 8 mai, en 1945, que l’Allemagne nazie capitule. Jeanne d’Arc aurait dit : « Dieu aime nos amis allemands, mais chez eux. »
Nous sommes redevables de nos ancêtres. Nous serons comptables au tribunal de Dieu de ce que nous avons fait de notre héritage pour les générations à venir. C’est vrai dans tous les domaines de la vie en société, que ce soit familial ou national. « France, fille ainée de l’Église, qu’as-tu fait de ton baptême ? » s’est exclamé en 1980 le saint pape Jean-Paul II. Avouons que nous n’avons pas trop aimé entendre cela, mais cette demande n’est-elle pas d’actualité plus que jamais ?
Aujourd’hui encore le 15 août est jour férié. La révolution n’a pas réussi à détrôner la sainte Vierge en son Assomption comme reine de la France. Si la république n’a pas suivi la monarchie en sa restauration pour faire du 15 août la fête nationale, elle n’a pas supprimé cette fête des jours fériés, que l’on soit croyant ou non. Et le bon peuple de France processionne aujourd’hui encore, même si les rangs s’éclaircissent.
« Il y a grand malheur au Royaume de France » - « Tout est perdu… » Non, « tout est sauf » dirait Jeanne d’Arc. Reprenons un mot de Bernadette Soubirous à qui on demandait si, en ces années 1870, elle craignait les prussiens. La petite bergère répondit que non. La seule chose qu’elle craignait, c’étaient les mauvais chrétiens. La force d’un peuple est très souvent dans la minorité agissante. Il suffit d’un peu de sel pour donner goût à tout un plat, d’une allumette pour allumer un feu. Serons-nous de ceux qui prennent au sérieux les appels de la Vierge Marie, reine de France et reine de toutes les nations ? Il en va de notre conversion et de l’obéissance au devoir sacré de la prière afin de sortir notre pays de ses ornières et avec lui les peuples d’Europe, pour la paix dans le monde. « Un grand signe est apparu dans la ciel, une femme ayant le soleil pour manteau, la lune sous les pieds et sur la tête une couronne de douze étoiles. (Ap 12, 1) » Sur la croix, Jésus nous a donné Marie pour mère. Une mère donne la vie à chacun de ses enfants de façon totalement unique. De tout temps c’est à la Vierge Marie que recourent les peuples et les pauvres dans le malheur. Un signe dans le ciel nous dit le bleu du paradis et la place unique de chacun de nous, étoile de la couronne de notre mère. À nous de le voir et de nous mettre en route pour la sainteté, car seuls les saints transforment le monde.