« Ayez confiance, c'est moi, soyez sans crainte. » Mt 14, 27

Homélie pour le 19 dimanche du Temps de l’Église (A)

Frère Jean-Dominique Dubois, ofm

Le prophète Élie vient de réussir un coup d’éclat. Plus de quatre cents prophètes du dieu païen Baal, confondus et exécutés par l’épée. Naturellement la reine Jézabel en veut à mort au prophète pour lui avoir supprimé toute sa cour de prophètes. Élie fuit au désert la colère royale. Dépité, découragé il en appelle à la mort. Il ne se trouve pas meilleur que ses pères. Car, certes, c’est une victoire que de détruire tant d’adversaires. Mais est-ce un authentique témoignage du vrai Dieu dont le prophète est ardemment jaloux ? Est-ce témoignage du Dieu de tendresse et de miséricorde, lent à la colère et plein d’amour, que le prophète confesse ? Le Dieu de la douce et forte délivrance d’Égypte ne demandait qu’une seule chose : lui rendre un culte au désert, le reconnaître pour le vrai Dieu et se laisser guider par lui. Il est difficile de quitter ses vieux oripeaux religieux hérités de ses pères. Dieu ne semble pouvoir être imaginé par les hommes que dans l’orage et les éclairs de nos religions tapageuses, dans les éléments fulgurants de la création comme le soleil et la lune. Dieu n’est ni dans l’orage de nos idéologies, ni dans les fureurs de nos colères, ni dans le tremblement de terre d’arguments frappants, ni dans le feu de notre jalousie, fut-elle notre jalousie pour lui. Dieu est dans le souffle d’un bruit qui s’éteint. Dieu, plus intime à nous même que nous même, parle au cœur, cœur à cœur avec l’homme sa créature.

 Les apôtres viennent d’être témoin d’une journée de prédication fulgurante. Abondance des semailles du maître Jésus. Puissante et douce autorité du maître qui rassemble au bord du lac des foules venues de toutes les régions environnantes. Le bon sens du peuple perçoit la source et s’y rend. Jésus est une source intarissable d’amour. Comble de succès, voilà que le Seigneur nourrit les foules avec seulement quelques pains et quelques poissons. Comment ne pas s’emballer pour en faire le roi incontesté de tout Israël et bouter dehors l’occupant romain ? Cette royauté-là Jésus n’en veut pas, n’en veut plus pour Israël. La royauté de ce monde fut bonne pour un temps en Israël, mais elle n’était que signe d’une autre royauté, plus intime, plus universelle, plus efficace. Car qu’est-ce que la royauté de la terre sans la royauté du cœur ? Qu’est-ce qu’un titre de noblesse sans la noblesse de l’âme ? Aussi Jésus renvoie les foules, somme ses apôtres de monter dans la barque pour le rejoindre sur l’autre rive du lac. Voilà une dispersion organisée par le maître afin de lui permettre de fuir dans la solitude d’une nuit entière de prière. Malheur à celui qui se laisse prendre par les succès de son action, même religieuse. Jésus ne veut pas rejouer la tentation d’Elie le prophète. Pour vaincre cette tentation de la réussite il se réfugie dans le cœur à cœur et le seul à seul avec son Père.

Les disciples, eux, sont aux prises avec toutes les tentations d’une mer déchaînée et se voient bientôt périr. Ils ont perdu la boussole de leur suite du Christ. Jésus les a tellement déconcertés. Il semble les avoir à la merci d’une mer de tentations inimaginables. C’est tellement difficile de ne pas être admiré par la foule, de ne pas s’enorgueillir du pouvoir reçu de Dieu, de ne pas s’approprier les succès d’une vie, de ne pas se faire dieu par soi-même… C’est si difficile de se laisser faire.

Dans la nuit de sa prière, Jésus ne cesse de porter ses apôtres en son cœur, chacun par leur nom. Il connait leur combat. Avec son Père il ne les lâche pas d’un pouce. « Ceux que tu m’as donné, dira-t-il sans sa prière ultime, je n’en ai perdu aucun. (Jn 18, 9) » L’heure est venue au petit matin de les rejoindre. Il les sait en perdition s’il ne leur indique pas la route à suivre. Jésus sait bien qu’ils n’ont pas encore compris la multiplication des pains, ni la véritable nature de sa mission et de son royaume. Marchant sur les eaux pour les rejoindre Jésus leur donne le signe qu’il maîtrise toutes les forces du mal de ce monde dont la mer déchaînée est le symbole. Les apôtres ne reconnaissent pas le maître. « C’est un fantôme. » Les tentations nous voilent le visage du Christ. Seul celui qui prie du plus intime de lui-même et avec persévérance échappe aux tentations qui voilent à ses yeux le visage du Christ. Pierre a entendu la parole rassurante du Maître. « Confiance ! c’est moi ; n’ayez plus peur ! (Mt 14, 27) » La peur, c’est le contraire de la confiance. Pierre hésite tout en voulant suivre le maître quoiqu’il en coûte, du moins il le croit. « Seigneur, si c’est bien toi, ordonne-moi de venir vers toi sur les eaux. (Mt 14, 28) » Pierre se dit prêt à tout pour suivre Jésus, mais sa foi est faible. Il finit par regarder ses pieds, les profondeurs marines, la tempête qui ne cesse pas. Le cœur et le regard de l’apôtre ne sont pas encore solidement ancrés dans le cœur de son maître. Sa religion est trop superficielle, pas assez intériorisée. Les remords du passé, les craintes d’un avenir plein d’incertitudes, la multitude de questions que se pose tout juif à l’écoute de Jésus, autant de tempêtes de pensées qui l’éloignent intérieurement du cœur à cœur avec Jésus. La foi est une ligne de crête bordée d’abîmes. Avancer avec une corde d’assurance ce n’est pas encore croire. Marcher dans la foi avec des béquilles, ce n’est pas la foi en Jésus. La foi en Jésus est faite d’un cœur à cœur au plus intime du silence de l’âme, parce que la foi est la source de l’amour qui fait confiance envers et contre tout. La foi sait que l’amour du maître est total, sans retour et sans réserve, autant que d’une jalousie sans borne pour sa créature qu’il veut sauver à n’importe quel prix, fusse-t-il celui de la croix. Jésus nous a aimés jusque-là, saurons-nous l’aimer jusque-là, quelles que soient les tempêtes de nos vies ?

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« Tous mangèrent et furent rassasiés … » Mt 14, 20