« Un enfant nous est né. » Is 9, 5

Homélie pour la nuit de Noël

Frère Jean-Dominique Dubois, ofm

 

Un recensement, affaire banale, somme toute ! Un acte administratif ! Un comptage de plus pour la gloire de l’empereur romain. On compte ses troupes pour mieux se faire acclamer et mener les troupes à la bataille. Qu’à cela ne tienne, c’est l’occasion de se retrouver entre amis et parents dispersés par la vie. À l’époque nul internet ni réseaux sociaux pour communiquer. On vit au rythme des astres et des saisons, tels les bergers. On ne compte pas son temps pour voyager. Le rythme de la nature et les nécessités physiques commandent.

Que pensait donc Joseph le charpentier durant les cent kilomètres à parcourir de Nazareth à Bethléem, petite bourgade du sud de Jérusalem ? Il ruminait sans doute les Écritures pour saisir le mystère. Il était au petit soin pour son épouse qui arrivait à terme. L’enfant avait chamboulé sa vie, dérouté ses projets de mariage. Il était sur le point de naître. Inquiétude de cette marche longue et harassante pour son épouse. L’amour cependant porte le père et la mère. La communion des cœurs grandit à raison de l’effort à fournir et de l’attente amoureuse de leur premier-né. La difficulté de trouver une auberge ne les rebute pas. C’est peut être mieux ainsi d’ailleurs. Après tout, pour un tel événement, se retrouver à l’écart dans le champ des bergers, à l’abri d’une grotte hospitalière, même guère confortable, représente sans doute une opportunité à hauteur du mystère. L’heure est venue sous le ciel étoilé. Le petit est là. Tous les deux ils se regardent et le regardent. Silence, étonnement, émerveillement. Ils sont sans voix devant un tel mystère. Dieu leur a donné l’enfant au-delà de leur vouloir d’homme, mais non sans la volonté amoureuse et sans réserve d’accueillir le don de Dieu venu sceller mystérieusement leur amour d’époux. Don divin qui les fait père et mère d’un enfant unique.

Bientôt il y aura la visite des bergers et leur émerveillement de braves gens aux yeux de contemplatifs de la nature. Cette nature qui en ses astres guidera aussi ces mages étonnants venus d’Orient. Joseph et Marie n’ont rien dit, ni trahi du secret du petit. Élisabeth n’a pas vendu la mèche, assurément. Joseph et Marie s’émerveillent de ce que le ciel parle donc plus fort que les hérauts de l’empereur claironnant le recensement. Le ciel et la nature étoilée parlent au cœur des petits et des savants de ce monde mieux que tous les manuscrits enluminés des meilleurs philosophes. « Je te bénis Père, car tu as caché cela à des savants, mais tu l’as révélé à des tout petits. » [1] On peut être un très grand diplômé et être un tout petit sachant lire dans les cœurs et ayant l’intuition des choses qui dépassent l’entendement. On peut être un tout petit mais très prétentieux en les quelques bribes de sagesse recueillies. La petitesse ici n’est ni affaire de coefficient intellectuel ni affaire de rang social. La petitesse ici est affaire de cœur. « Heureux les pauvres de cœur, le Royaume est à eux. » [2]

En cette nuit de Noël, seuls les cœurs pauvres en esprit, les cœurs désencombrés, les cœurs assoiffés de justice et de paix, les cœurs prêts à mourir pour un enfant à sauver, seuls ces cœurs-là comprennent le ciel et les étoiles. Il fallait le cœur silencieux de Marie et de Joseph, le cœur silencieux des bergers et les cœurs plein de sagesse des mages, petits en leur humilité » quelle que soit la grandeur de leur savoir, pour goûter la « révélation d’un mystère gardé depuis toujours dans le silence, mystère maintenant manifesté au moyen des écrits prophétiques, selon l’ordre du Dieu éternel, mystère porté à la connaissance de toutes les nations pour les amener à l’obéissance de la foi. » [3]

Quel est donc ce mystère annoncé par Isaïe, le prophète ? Un enfant ! … « Je vous annonce une grande joie… un enfant vous est né : un fils vous est donné. » [4] Dans notre société où l’enfant est devenu un projet plus qu’un don, où l’on veut tout maîtriser de la conception à la mort, où le plus fragile et l’inutile peuvent être éliminés d’une simple injection, le mystère de l’enfant de la crèche et de tous les enfants crie plus fort que les trompettes de nos prétendues raisons.

Dieu, petit enfant, dans une crèche perdue dans la campagne. Avouons. Aucune des plus grandes civilisations et de leurs géniales religions ne l’ont imaginé et n’auraient pu l’imaginer. Il fallut un long chemin à Israël et à l’Église pour comprendre que la grandeur est dans l’abaissement, que l’amour est fondamentalement pauvre de lui-même pour faire le seul bonheur de celui qui est aimé. « Si vous ne redevenez pas comme un petit enfant, vous n’entrerez pas dans le royaume » dira Jésus. [5] Jésus, né du sein d’une femme, rené de la terre après être mort librement comme un enfant qui s’endort sur le cœur de son Père, là est le secret de la joie et de la paix. En cette nuit de Noël, « sauvons Dieu de nous-mêmes » selon la belle expression du père Maurice Zundel. Car il n’y a rien de plus fragile qu’un enfant entre les mains des hommes. Il y a fort à parier que les conflits mondiaux actuels et ceux à venir pourraient bien être le refus de reconnaître Dieu petit enfant, venu faire de nous ses enfants. « Ce que vous avez fait au plus petit d’entre les miens, c’est à moi qui vous l’avez fait. » [6] La paix, aujourd’hui et toujours, c’est un enfant, l’Enfant de la crèche…

[1] Mt 11, 25

[2] Mt 5, 3

[3] Rm 16, 25-26

[4] Is 9, 5 et Lc 2, 10

[5] Mt 18, 3

[6] Mt 25, 40

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