« Et le Verbe s’est fait chair… » Jn 1, 14
Homélie pour la solennité de Noël, messe du jour
Frère Jean-Dominique Dubois, ofm
Nous venons d’entendre sans doute le plus beau texte de toute l’histoire des civilisations. Le prologue de saint Jean est le joyau de la couronne de toutes les Saintes Écritures. Tout est dit en ces versets de l’histoire bimillénaire du peuple d’Israël. Tout est dit ici de l’avenir de l’Église née du côté ouvert de Jésus Christ sur la croix. À n’en point douter l’avenir de l’humanité est dans ces paroles de saint Jean. D’aucuns en ont conscience jusqu’à les prendre pour fondement de leur association afin malheureusement d’en retourner le sens. Paroles trop dangereuses qui démasquent tous les faux semblants, et surtout les fausses conceptions de la liberté dont notre société ne cessent de nous rabattre les oreilles. Alors mieux vaut diaboliquement s’en emparer pour les faire vivre à ses fins, au risque de blasphémer.
Avec le prologue de saint Jean, ou bien on entre au service de la vérité ou bien on servira le mensonge. Jésus le criera haut et fort à tous ses détracteurs prétendument savants en religion au point de leur dire que leur père c’est le démon et non Moïse dont ils se réclament. [1] Le pire, c’est que ces détracteurs savent qu’ils mentent et ils savent que les braves gens savent qu’ils mentent. Mais peut-être à notre insu que, nous aussi, subtilement, nous nous mentons à nous-mêmes en ne prenant pas au sérieux les paroles de l’Évangile dont le prologue de saint Jean nous offre les plus beaux diamants.
« Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au commencement auprès de Dieu. C’est par lui que tout est venu à l’existence, et rien de ce qui s’est fait ne s’est fait sans lui. » Que je pense un seul instant à la personne que j’aime le moins, voire que je déteste et que je ne crains pas de calomnier ou de médire à son sujet. Ce voisin horrible et désagréable est une parole d’amour de Dieu. Car de toute éternité il a été voulu de Dieu comme moi. Il a été créé comme moi dans la parole d’amour de ses parents par une parole d’amour de Dieu. Nul homme ne vient au monde sans que Dieu ne le prononce en une parole d’amour. « Rien de ce qui s’est fait ne s’est fait sans lui » le Christ, le Verbe de Dieu fait chair.
« En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes ; la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas arrêtée. » La vie est sacrée parce qu’elle est don de Dieu. Nul n’est venu au monde de sa propre initiative. Nul ne meurt sans que Dieu le veuille d’un acte d’amour et de liberté souveraine pour faire advenir la vie du défunt à son éternité d’amour. « Tu ne tueras pas » dit le décalogue depuis des millénaires. Aujourd’hui le serment d’Hippocrate est bafoué. L’homme décide de la mort et de la vie sans la crainte du sacré de la vie qu’est Dieu lui-même vivant en toute sa création. L’homme contemporain appelle lumière ce qui est ténèbre et ténèbre ce qui est lumière. C’est le règne du mensonge. Satan mène la danse.
« Le Verbe était la vraie Lumière, qui éclaire tout homme en venant dans le monde. Il était dans le monde, et le monde était venu par lui à l’existence, mais le monde ne l’a pas reconnu. Il est venu chez lui, et les siens ne l’ont pas reçu. » Un millénaire plus tôt le livre du deutéronome disait déjà que « cette loi … n’est pas au-dessus de tes forces ni hors de ton atteinte. Elle n’est pas dans les cieux, pour que tu dises : « Qui montera aux cieux nous la chercher ? Qui nous la fera entendre, afin que nous la mettions en pratique ? » … Elle est tout près de toi, cette Parole, elle est dans ta bouche et dans ton cœur, afin que tu la mettes en pratique. » [2] Or voici que nous fuyons le silence et l’intériorité, nous empêchant d’entendre la parole qui ne se livre qu’au plus profond silence. Nous laissons les écrans de toutes sortes et les autoroutes de l’information nous envahir. Nous crions au progrès là où il n’y a que l’homme de toujours à toujours, corps et parole, parole et corps. Nous communions au corps de l’autre sans donner notre parole. Nous parlons avec notre corps en oubliant la parole qui nous a fondé dans l’existence et la parole de notre baptême qui nous a unis pour toujours au Christ. Nous communions à la parole de l’eucharistie, sans vouloir parler par toute notre vie de l’amour qui se sacrifie par amour pour les autres. Nous sommes des siens et souvent nous ne parlons pas comme Lui, voire nous le renions, souvent sans le savoir, car que savons-nous des paroles sacrées de la Bible et de tout l’enseignement de l’Église qui est parole du Christ ? Notre connaissance est souvent à l’image de notre vie, en cases ou en kits, en superficie et en zapping de toutes sortes.
« À tous ceux qui l’ont reçu, il a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu, eux qui croient en son nom. Ils ne sont pas nés du sang, ni d’une volonté charnelle, ni d’une volonté d’homme : ils sont nés de Dieu. » Que retient l’histoire sinon la seule vertu des hommes de parole ? Ces hommes et ses femmes dont la parole a donné la vie et a ouvert des chemins d’espérance authentique. Hommes de parole parce qu’il y avait cohérence parfaite entre leur parole et leurs gestes, entre leur parole et leur engagement de tout leur corps jusqu’au sacrifice suprême.. Ceux qui parfois sans le savoir par la beauté lumineuse de leur intégrité et de leur cohérence entre parole et corps ont proclamé que le Verbe s’est fait chair. Dieu Parole s’est fait l’un de nous pour que notre monde de ténèbres devienne lumière.
N’en doutons pas, à l’heure où des bruits de guerre se font jour, la paix est fille de la Parole qui se fait chair en chacun de nous dans la vérité et la charité du Verbe de Dieu. Fuyons les paroles mensongères qui se prétendent vérité pour ne servir que les paroles de vérité offertes à tout homme venant en ce monde. Ne vivons que de la vraie Lumière qu’est le Christ, Verbe fait chair.
[1] Jn 8, 44 : « Vous, vous êtes du diable, c’est lui votre père, et vous cherchez à réaliser les convoitises de votre père. Depuis le commencement, il a été un meurtrier. Il ne s’est pas tenu dans la vérité, parce qu’il n’y a pas en lui de vérité. Quand il dit le mensonge, il le tire de lui-même, parce qu’il est menteur et père du mensonge. »
[2] Dt 30, 11-14