« Tu n’es plus esclave, mais fils, et donc héritier de par Dieu. » Ga 4, 6-7
Homélie pour la solennité de Sainte Marie, Mère de Dieu
Frère Jean-Dominique Dubois, ofm
« Tous ceux qui entendirent s’étonnaient de ce que leur racontaient les bergers. »[1] Qu’est-il donc arrivé à ces pauvres bougres de bergers, exclus de la liturgie du Temple ? Les astreintes de gardien de troupeau ne leur permettent pas de suivre toutes les règles de la liturgie et de la vie religieuse juive. Sans doute n’ont-ils pas davantage la possibilité d’écouter les enseignements des pharisiens afin de nourrir leur vie de foi. Hommes des transhumances et proches de leurs ancêtres, qui comme eux étaient nomades, les bergers ont cependant le ciel pour leur parler de Dieu. La création si belle en ses nuits étoilées est le premier livre de la révélation de Dieu. Rien n’est plus beau et plus profond que le regard d’un berger. Ses yeux ont tellement veillé sur le troupeau tout en contemplant la terre et le ciel. La splendeur de la création a creusé en lui une soif d’infini et d’éternité. Les mots de la Torah, le livre de la Loi divine, lui manquent, mais la magnificence du soleil dans les déserts de Judée, la richesse des oasis Ein Gedi et des rives du Jourdain jaillissant de l’Hermon, l’aridité même des saisons où la vie plus forte jaillit en des fleurs surprenantes aussi éclatantes que les reflets de la lumière d’Orient, tout cela illumine son cœur et son esprit pour l’ouvrir à l’indicible.
Or c’est ce ciel qui est venu lui parler, à lui et à ses compagnons de labeur. En un instant les voilà tous devenus grands clercs et plus savants que tous les docteurs de la loi. La tradition immémoriale de l’Église leur donnera à jamais la première place dans toutes les crèches du monde. Voici les trompettistes d’une grande nouvelle, la nouvelle qui a bouleversé l’histoire du monde. L’Ange du Seigneur est apparu leur annonçant « une grande joie pour tout le peuple », un Sauveur leur est né, Christ, fils de David, un nouveau-né, enveloppé de langes et couché dans un crèche. [2] Message du ciel accompagné du chœur des anges faisant retentir une musique jamais entendue. Pourtant on s’y connait en chants et en danses au pays d’Israël. « Gloire à Dieu et paix aux hommes objets de sa complaisance. » [3]
Depuis des siècles la nature parle au cœur de ces hommes de nature aux petits soins pour leurs troupeaux. C’est au désert que Dieu a parlé à leurs ancêtres, Abraham, Isaac et Jacob. Cette terre où coule le lait et le miel fut don de Dieu sans coup férir. Le ciel parle au cœur d’Israël depuis des générations pour dire une seule chose : Dieu veut le bonheur de l’homme. Dieu se fait proche de son peuple, comme une mère de son enfant, un époux de son épouse. Mais jamais on n’a entendu en Israël une telle annonce et un tel bouleversement. Quand le ciel parle, c’est le Shalom total. Shalom c’est la paix en plénitude de l’âme et du corps, du corps et de l’âme. Nul ne peut décrire ce Shalom, l’expérience seule en donne le goût que la mémoire jamais n’efface. Si les pires épreuves arrivent, la mémoire du Shalom et la joie des promesses de Dieu sont plus fortes que toutes les souffrances. Ainsi Israël a traversé la catastrophe de l’exil à Babylone, soixante-dix ans d’infortune, pour en ressortir plus fort en sa foi et pour proclamer désormais que Dieu est non seulement Unique, mais qu’il est le seul Dieu. Personne n’a jamais vu un Dieu comme le Dieu d’Israël vouloir le bonheur de l’homme. Voici qu’après le châtiment de l’exil Dieu redonnait tous les signes de l’Alliance : terre, temple et roi. Dieu veille sur son peuple comme un berger veille sur son troupeau, mieux qu’un berger. C’est le ciel qui le dit depuis des générations. Mais cette nuit-là sort de l’ordinaire de la foi d’Israël, laquelle est déjà extraordinaire. Avez-vous vu un si petit peuple ballotté et guerroyé par toutes les grandes civilisations de son temps et traverser les siècles sans jamais périr ? Sa force est en son Dieu. Dieu si proche ! Mais Dieu en un petit enfant ! Qui aurait pu l’imaginer ?
Les bergers sont venus voir. La joie de cette rencontre unique, après les paroles uniques de l’ange, illumine leur cœur à déborder d’une joie divine, céleste, inouïe, indescriptible. Dieu est paix, Dieu est joie. Dieu est la paix et la joie véritables. Aujourd’hui le ciel par les anges et la terre par les bergers le proclament, car le ciel des anges est venu visiter la terre du cœur des bergers de son peuple. « Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange, » dira Jésus « ce que tu as caché à des sages et à des savants, tu l’as révélé à des tout-petits. » [4] Et les bergers de dire simplement des choses simples, mais si profondes, si bouleversantes au cœur humain. Les braves gens rencontrés sur la route « tous ceux qui les entendirent furent étonnés de ce qu’ils leur disaient. » [5]
Naturellement nous sommes tous des savants, à hauteur des trois ou quatre petites choses que nous connaissons du ciel et de la terre, même si nous sommes diplômés des plus grandes écoles. Notre savoir, petit ou grand, mêlé à notre orgueil nous fait vite monter sur nos ergots et engager la bataille. Que de guerres au nom de la vérité que nous détenons ! En ce jour de l’an nous allons formuler des vœux à hauteur de notre intelligence de « savantasses ». Qui pourraient les recevoir sinon les benêts utiles qui oublient le réel de leur expérience et de l’expérience des civilisations ? Il est beau et bon de souhaiter le bonheur à ceux que l’on aime, sans quoi nous ne les aimerions pas. Mais nous savons que la vraie joie est souvent hors de notre portée. L’histoire des hommes ne cessent de nous conter l’interminable litanie de guerres inhumaines et d’empires disparus qui, pourtant, ne cessaient de vouloir se construire pour le plus grand bonheur des peuples.
Bethléem est aujourd’hui une ville de Palestine désolée, désertée des pèlerins du monde entier. Toutes les populations de Terre Sainte sont en souffrance et dans le deuil. La beauté des visages des uns et des autres est plein de larmes et de rage d’un bonheur qui échappe à tous, car le guerre a repris, une fois de plus, plus terrible que jamais. Terre d’Abraham, terre de la promesse d’un bonheur divin qu’aucun berger des siècles n’aurait pu imaginer, et pourtant c’est la guerre...
Si Dieu s’est fait petit enfant, c’est qu’Il est devenu notre frère. Si nous sommes ses frères, nous sommes fils de Dieu, fils du Père éternel dans le Fils nouveau-né. [6]Joie d’être héritier de Dieu, héritier avec le Christ et dans le Christ. Il est venu pour vaincre Satan en nous autant que cet invétéré orgueil source intarissable de nos guerres. Quand donc quitterons nous l’esclavage de notre moi égoïste pour accueillir notre véritable dignité, le Christ, né pour nous libérer de la peur et faire de nous des enfants d’adoption ? « C’est pour que nous soyons libres que le Christ nous a libéréS. » [7] Que vienne alors la paix sur la terre pour tous les hommes, « objets de sa complaisance. » Nous sommes tout pour Dieu et nous ne le savons pas. Accueillons l’annonce des bergers de nos vies. Ils n’ont pas rêvé…
[1] Lc 2, 18
[2] Lc 2, 10
[3] Lc 2, 14
[4] Mt 11, 25
[5] Lc 2, 18
[6] Ga 4, 6-7 « La preuve que vous êtes des fils : Dieu a envoyé l’Esprit de son Fils dans nos cœurs, et cet Esprit crie « Abba ! », c’est-à-dire : Père ! Ainsi tu n’es plus esclave, mais fils, et puisque tu es fils, tu es aussi héritier : c’est l’œuvre de Dieu. »
[7] Ga 5, 1