« Prends l’enfant et sa mère, et fuis… » Mt 2, 13
Homélie pour la fête de la Sainte Famille (A)
Frère Jean-Dominique Dubois, ofm
À trois reprises Joseph reçoit l’ordre de fuir. Sitôt la naissance de Jésus l’ange lui demande de fuir en Égypte. À la mort d’Hérode Joseph doit fuir l’Égypte pour le pays de Juda. Au pays de Juda il doit partir pour la Galilée afin de se mettre à l’abri d’Arkélaüs, fils d’Hérode. L’innocence en personne vient de naître et la fureur des puissants s’acharne déjà contre elle. Quel mystère que ce mal qui habite l’humanité. Un tel déchaînement de violence sur Bethléem, dès la naissance du prince de la paix ! Massacre des innocents de tous les temps…
La fuite en Égypte, le massacre des innocents, c’est aujourd’hui dans nos familles, dans nos communautés, dans notre Église aussi. Chaque fois que par la calomnie, la médisance, nous détruisons la réputation de nos frères. Chaque fois que nous prétendons avoir la vérité jusqu’à exercer un pouvoir de suffisance et d’exclusion de nos proches. Jésus n’a jamais dit qu’il avait la vérité. Jésus a dit : « Je suis le chemin, la vérité et la vie. » [1] La vérité nous n’en avons que des éclats. Le diamant de la vérité c’est Dieu, non comme un lingot d’or mais comme communion d’amour. La vérité, c’est Jésus petit enfant remis entre nos mains dans chaque personne et dans chaque situation. Nous massacrons la vérité chaque fois que l’on méprise et exclue des proches pour une raison ou pour une autre. Nous prétendons trop souvent avoir la vérité contre les autres. Nous ne voulons pas marcher comme des pauvres en quête de la vérité. Nous serions prêts à tous les conflits et à toutes les guerres pour avoir raison. Nous ne savons pas qu’à force d’avoir raison, nous avons tort d’avoir raison. C’est tellement vrai qu’au niveau des nations le seul principe qui régisse la paix c’est celui de l’école française de guerre : « Si vis pacem para bellum » - Si tu veux la paix prépare la guerre. L’équilibre des forces dans le monde ne serait donc que le seul moyen qu’aient trouvé les hommes de ne pas se faire la guerre. En somme la guerre froide perpétuelle ! Sinon c’est la guerre chaude et destructrice, jusqu’à l’innommable que serait une guerre nucléaire. Mais cela ne concerne pas que les grands des puissances de ce monde. Ce peut être la guerre froide en famille ou en communauté chrétienne. On trouve un subtil équilibre des forces et on croit être en paix… La politique du porc-épic. Ni trop prêt pour ne pas se piquer. Ni trop loin pour avoir chaud. À la première difficulté, le conflit repart. Et parfois après des générations, sans qu’on ne sache même plus pourquoi.
Jésus ne procède pas sur l’équilibre des forces. Il fuit. On pourrait dire que la sainte famille est une bande de lâches. Devant Pilate Jésus récidive en déclarant à Pilate que son Père aurait pu envoyer une légion d’anges pour le défendre. Il ne le fait pas. À Jean et à Jacques, les fils du tonnerre, Jésus fait des reproches pour leur méthode d’évangélisation foudroyante. À Pierre il demande de remettre l’épée au fourreau. Et Jésus se laisse conduire à l’abattoir comme un agneau… Avouons, frères et sœurs, qu’aucun d’entre nous n’a envie d’être une brebis tondue ou une colombe plumée. Nous nous trompons grandement. La fuite en Égypte et le massacre des innocents n’a rien de la lâcheté la plus veule. Ce sont les actes de la véritable force qui désarme, vraie paix du ciel qui brise toutes les guerres.
L’ordre du ciel à l’adresse de Joseph est très clair, très précis, d’une portée immense. « Lève-toi. Prends l’enfant et sa mère et fuis en Égypte. » [2]
Lève-toi. Se lever dans la bible, c’est croire. C’est avoir la foi, poser un acte de foi. La foi ce n’est pas avoir une armée de raisons, une armée de soldats, une cour à sa dévotion qui assure que l’on a raison et que l’on peut manifester ses muscles. Avoir foi, c’est accepter d’être pauvre de tout, et surtout de soi, pour ne s’appuyer que sur la parole de Dieu. Saint Joseph est un maître de vie spirituelle. De lui nous n’avons aucune parole, donc aucune justification de ce qu’il fait. Jésus c’est l’homme humble et fidèle qui ne dresse aucune armée face au tyran nommé Hérode. La seule arme de Jésus c’est sa foi que Dieu pourvoit comme un père à tous ses enfants. Jésus va l’apprendre de Joseph, son père adoptif, qui est l’ombre du Père du ciel. Joseph, par sa foi, est un père attentif gardien du mystère de son fils, pour que Jésus soit « aux affaires de son Père. » [3]
Prends l’enfant et sa mère. La fuite en Égypte n’est pas un abandon de ses responsabilités. La foi, c’est de marcher en assumant ses responsabilités. Or, de quoi et de qui sommes-nous responsables en tant que chrétien, tous autant que nous sommes ? De Jésus en personne ! Jésus enfant n’a pas seulement été confié à Marie et à Joseph. Il est confié à toute l’Église, à chaque chrétien en particulier. Visiter et faire toutes les crèches en nos maisons et dans nos églises, c’est beau, c’est grand, c’est émouvant. Mais dans la crèche de saint François à Assise, en 1223, la crèche qui a commencé la longue tradition de bâtir des crèches, il y avait tout, sauf un santon ou une poupée représentant un petit enfant à la naissance. Il y avait Jésus hostie. Saint François avait demandé une permission spéciale au pape pour célébrer la messe sur une vraie mangeoire dans une crèche vivante. Alors ne nous trompons pas. Refuser tous les rapports de force avec les puissants de ce monde ou de notre petit monde familial ou communautaire, ce n’est pas fuir devant l’infâme en abandonnant toute responsabilité. Il s’agit de prendre Jésus avec soi et de s’en occuper comme on s’occupe d’un tout petit qui ne peut que mourir si on l’abandonne. Prendre Jésus, c’est la lecture des Écritures régulières, c’est la pratique des sacrements, c’est la conversion permanente et la prière assidue, c’est la volonté de laisser Jésus habiter notre cœur, nos pensées et nos décisions. Rien de tout cela, non sans suivre l’éducation maternelle de la Vierge Marie. Prends l’enfant Jésus et sa Mère. Jésus et Marie sont indissociables. Sur la croix Jésus le dit à son disciple bien-aimé, Jean l’apôtre, c’est-à-dire à chacun de nous : « Voici ta mère. » [4] Il faut la délicatesse d’une femme et son attention amoureuse pour repérer les détails de notre vie qu’un regard masculin ne sait pas toujours voir. Nous vivons souvent notre vie en gros parce que nous n’acceptons pas le mystère de la femme dans notre vie, étant donné que dans la société occidentale on voudrait que la femme soit un homme et l’homme une femme. Il faut la vigilance du cœur d’une mère pour percevoir l’invisible dans la vie d’un enfant en vue de l’éduquer selon sa vocation propre. Jésus ne fera rien sans Marie et Joseph. « Il leur était soumis » nous dit l’Évangile.
Frères et sœurs si nous voulons la paix dans nos familles et dans le monde, fuyons les conflits en nous levant comme saint Joseph, dans la foi, en vivant de la foi et par la foi en Dieu notre Père, qui ne cesse de nous donner Jésus et sa Mère. Prenons l’enfant et sa mère et laissons-les nous éduquer, brutes que nous sommes les uns pour les autres… Nous deviendrons peut être des agneaux conduits à l’abattoir. Mais c’est Jésus l’Agneau avec tous les martyrs chrétiens de l’histoire qui participent à la victoire de la Résurrection, non point les « hérodes », morts et enterrés à jamais.
[1] Jn 14, 6
[2] Mt 2, 13
[3] Lc 2, 49-52 : « Ne saviez-vous pas qu’il me faut être chez mon Père ? » … et il leur était soumis. …Quant à Jésus, il grandissait en sagesse, en taille et en grâce, devant Dieu et devant les hommes. »
[4] Jn 19, 25-27 : « Près de la croix de Jésus se tenaient sa mère et la sœur de sa mère, Marie, femme de Cléophas, et Marie Madeleine. Jésus, voyant sa mère, et près d’elle le disciple qu’il aimait, dit à sa mère : « Femme, voici ton fils. » Puis il dit au disciple : « Voici ta mère. » Et à partir de cette heure-là, le disciple la prit chez lui.