« Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? » Mt 2, 1
Homélie pour la solennité de l’Épiphanie
Frère Jean-Dominique Dubois, ofm
Ce sont des mages, on en a fait des rois. Ce sont des hommes de l’Orient, religieux philosophes de Babylonie ou de Perse, on en a fait des hommes aux couleurs des continents, leur donnant un nom : Melchior, Gaspard et Balthazar. On a repris une pratique festive païenne pour en faire un symbole de fête chrétienne, la galette des rois. Notre société de consommation se régale de galettes, mais qui aujourd’hui cherche le roi des Juifs pour être roi avec Lui, en Lui et par Lui ? L’Évangile dit bien que « des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem en disant : « Où est le roi des juifs qui vient de naître ? » [1] L’orgueil de notre raison occidentale ne lit plus dans les astres la destinée de l’homme et de l’histoire. La déesse raison a détrôné le premier livre de la révélation qu’est la création. Chasser le naturel il revient au galop. Beaucoup lisent ce matin leur horoscope dans le quotidien du jour. Et les diseuses de bonne aventure foisonnent en nos sociétés occidentales.
De tous temps, dans toute civilisation, les hommes cherchent le sens de la vie et de l’histoire. La grandeur et la beauté splendide de la création sont un livre ouvert de symboles dont le sens caché ne demande qu’à être contemplé pour livrer ses secrets. Les astrophysiciens les plus pointus d’aujourd’hui ne démentent pas cela. Tous les pèlerins de Terre Sainte font l’expérience de mieux comprendre la bible en découvrant les lieux où ces textes ont été vécus et écrits. Dieu est cohérent. Les paysages qu’Il a créés sont déjà sa parole, et sa parole se dit dans des lieux qui sont en harmonie avec elle. Parole, événement et géographie sont un en Dieu. Alors que des astres parlent au cœur de sages d’Orient leur suggérant une nouvelle pour les nations de la terre, voilà rien de surprenant.
Le propre des savants et sages authentiques, c’est d’être noblement curieux, de ne pas se contenter d’une seule recherche, d’un seul objet d’études, d’être ouvert à toute science, philosophique ou autre, capable de les faire grandir en connaissance. Au royaume d’Israël et parmi la diaspora juive de l’Orient circule un texte fameux du livre des Nombres, la prophétie de Balaam. Antique parole d’un prophète païen, prononcée plus de mille ans avant la venue de Jésus, à l’époque où les hébreux conquièrent la terre de Canaan. Le roi de Moab, rival d’Israël, furieux de voir se déployer ces nouveaux venus, ordonne à son prophète de maudire les intrus. Mais saisi par Dieu, le prophète Balaam se voit contraint de dire du bien : « … Que tes tentes sont belles, Jacob, et tes demeures, Israël ! … Un héros sortira de la descendance de Jacob, il dominera sur des peuples nombreux. Son règne sera plus grand que celui de Gog, sa royauté sera exaltée. Dieu a fait sortir Israël d’Égypte … Béni soit celui qui te bénira, maudit soit celui qui te maudira ! » [2] Qui peut aller contre Dieu, lequel parle aussi au cœur des païens ? Est-ce que le Créateur des mondes et des peuples n’aurait pas le pouvoir et le droit de parler par qui il veut, quand il veut et comme il veut ?
Forts de leurs connaissances astronomiques, de leur sagesse et de leur ouverture d’esprit aux philosophies d’autres peuples voici que ces mages se mettent en route avec une question au cœur : « Où est le roi des juifs qui vient de naître ? » Leur intuition, leur savoir et leur foi les guident mystérieusement vers un événement dont ils ne connaissent pas les contours mais suffisamment d’importance pour toutes les nations. Tels les serviteurs de la reine de Saba venant à la cour du roi Salomon ils ne visitent pas les mains vides un haut personnage de rang royal. L’or est réservé au roi. L’encens aux dieux dont les rois sont les lieutenants, voire de la race. La myrrhe est ce que la dépouille d’un roi a droit.
Hérode le roi des juifs, à qui les mages s’adressent naturellement, craint pour son trône. Ses yeux et sont cœur, enfermés dans la soif d’un unique pouvoir terrestre, ne peuvent pas discerner l’événement de la naissance du roi des cœurs et des nations. Mystère bien réel et bien authentique que la naissance du roi d’Israël, caché aux cœur orgueilleux et égoïstes, révélé au cœur des petits et des humbles. L’humilité d’un savant est plus impressionnante que tout. Les mages sont des savants, mais des humbles. Une étoile les guide vers le roi des rois, le roi des cœurs sans lequel toutes les royautés sont des impasses. Jésus n’est pas venu détrôner Hérode. Jésus aurait voulu régner par amour sur son cœur pour établir par lui la justice et la paix, plutôt que de le voir massacrer des innocents par soif de pouvoir. Nul n’est digne de régner sur terre s’il ne connait la joie du Christ comme roi de son cœur. « À la vue de l’astre, ils se réjouirent d’une très grande joie. Entrant dans le logis ils virent l’enfant avec Marie sa mère, et, se prosternant, ils lui rendirent hommage… »
[1] Mt 2, 1
[2] Nb 24, 3-9