« Tous mangèrent et furent rassasiés … » Mt 14, 20

Homélie pour le 18° dimanche du Temps de l’Église (A)

Frère Jean-Dominique Dubois, ofm

 

Qu’avons-nous fait de Jésus ? Les églises se vident, du moins en Occident. Pourquoi avons-nous tant peur de Dieu dans notre société ? Constat de peur d’une évidence flagrante. Un autostoppeur que je viens de prendre, réalisant qu’il a à faire à un curé, me dit sans ambages : vous n’allez pas m’obliger à croire ! … Notre société européenne vit une apostasie généralisée de ses racines chrétiennes. L’intégralité de l’héritage de notre culture européenne est d’origine judéo-chrétienne. Voici aujourd’hui le vide abyssal de la culture contemporaine. On ne peut être qu’interrogatif. « L’ère du vide » titre un philosophe français, alors qu’un autre écrit parle du « désenchantement du monde ». Ces titres évocateurs manifestent que, depuis la Révolution française, et même bien avant, on a évacué Dieu de notre horizon. L’homme se retrouve orphelin. Il tente de se fabriquer des projets de grands soirs et d’hommes nouveaux à la force de son seul génie de bipède raisonnable. Toute chose qui finisse souvent dans la terreur ou le goulag. Qu’avons-nous fait de Jésus, de sa bonté miséricordieuse, de sa passion pour chercher l’homme, sa créature, pour le sauver de lui-même ?

Sans doute le premier responsable de ce désert au sujet de Dieu c’est l’adversaire du genre humain. Aux origines il insuffla dans l’esprit de l’homme le mensonge. Dieu ne serait pas aussi bon que ce qu’il dit de lui, puisqu’il se réserve l’arbre de la vie, qui pourrait donner d’être comme lui. Le soupçon sur Dieu traverse l’histoire de l’humanité. Ce doute sur Dieu contribue à ce que l’homme se fasse un dieu à son image. Or c’est l’homme qui est à l’image de Dieu, créé pour être comblé de l’amour de son Créateur.

Isaïe le prophète nous le dit aujourd’hui à travers l’allégorie d’un repas surabondant offert en totale gratuité : « Vous tous qui avez soif, venez, voici de l’eau ! Même si vous n’avez pas d’argent, venez acheter et consommer, venez acheter du vin et du lait sans argent, sans rien payer. Pourquoi dépenser votre argent pour ce qui ne nourrit pas, vous fatiguer pour ce qui ne rassasie pas ? Écoutez-moi bien, et vous mangerez de bonnes choses, vous vous régalerez de viandes savoureuses ! Prêtez l’oreille ! Venez à moi ! Écoutez, et vous vivrez. Je m’engagerai envers vous par une alliance éternelle. » (Is 55, 1-3)

Sur le chemin de Damas Saul de Tarse fait l’expérience brûlante de l’absolue gratuité de l’amour du Christ. Devenu apôtre Paul crie en des termes forts  à ses chers chrétiens de Rome : « Frères, qui pourra nous séparer de l’amour du Christ ? la détresse ? l’angoisse ? la persécution ? la faim ? le dénuement ? le danger ? le glaive ? Mais, en tout cela nous sommes les grands vainqueurs grâce à celui qui nous a aimés. J’en ai la certitude : ni la mort ni la vie, ni les anges ni les Principautés célestes, ni le présent ni l’avenir, ni les Puissances, ni les hauteurs, ni les abîmes, ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu qui est dans le Christ Jésus notre Seigneur. » (Rm 8, 37-39)

Les foules de Galilée et de Samarie se nourrissent de l’abondance de l’enseignement de Jésus. Les pauvres sont soulagés de leur misère. On coure après lui au point d’arriver à la crise humanitaire. « Donnez-leur vous-même à manger » ordonne Jésus à ses apôtres décontenancés (Mt 14, 16). Et Jésus de multiplier les pains au-delà de la nécessité des milliers de personnes présentes lesquelles furent rassasiées. Il en restait pour une multitude.

Pouvons-nous craindre ce Dieu qui se donne aussi largement ? Peut-on croire que Jésus soit l’ennemi du genre humain. Comment nous même venons-nous à cette table surabondante de la Parole et du Corps de Jésus Christ ? En consommateur pressé, jamais vraiment prêt, pour notre seul intérêt ? Ou en amoureux passionné ? L’authenticité d’une vie chrétienne se mesure à l’expérience de la surabondance de l’amour vécu et partagé. L’amour du Christ, pas le nôtre, amour que l’on ne peut expérimenter qu’à la suite du Christ sur le chemin des béatitudes. Nietzsche disait que si les chrétiens avaient un peu plus l’air d’être sauvé il croirait peut-être. Gandhi était émerveillé devant le message des béatitudes réalisant qu’il y avait là un enseignement à transformer le monde.

Nous aurons beau fuir le Seigneur, ouvertement ou secrètement, rien ni personne ne l’empêchera de nous aimer et de nous chercher. « Dieu a résolu de nous sauver » chante le psalmiste. Quand bien même le laissons-nous à l’abandon, Dieu comme le soleil ne peut s’empêcher de briller pour tous. Cherchons seulement de tout notre cœur à être digne de cette surabondance de gratuité de l’amour du Christ pour en témoigner avec ardeur et foi, sans peur et sans honte.

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« Le royaume des Cieux … comparable à un trésor caché dans un champ. » Mt 13, 44