« Ta force est à l’origine de ta justice… » Sg 12, 13

Homélie pour le 16° dimanche du Temps de l’Église (A)

Frère Jean-Dominique Dubois, ofm

« La patience de Dieu nous éprouve » enseigne le pape Benoît XVI dans une première homélie de son pontificat. D’aucuns ajouteraient que la patience de Dieu nous exaspère. Qui d’entre nous n’a pas un jour vitupérer contre le Seigneur face à une trop grande souffrance à supporter, une injustice notoire à assumer ou un innocent massacré. Sans traiter Dieu « d’espion de l’homme » comme le fit Job, nous lui avons demandé des comptes, à notre manière.

Nous rêvons de justice et d’un monde parfait, la plupart du temps selon des vues étroites, non exempts d’intérêts personnels ou de communauté. Avouons que nous ne sommes pas pressés de mourir pour aller au ciel, ni très ardents à faire descendre le ciel sur la terre selon la prière du Notre Père. Nous aspirons à la perfection trop souvent selon des vues humaines, le plus rapidement possible et par nos propres moyens. Le temps nous est compté, mais nous le perdons, ou bien nous le fuyons ; c’est selon… Nous n’avons pas la mesure de notre vie humaine. Aussi est-il plus facile de jouer un rôle et de fuir, que de contempler et de se recevoir. On marche à pas forcés pour une « Église sûre », pour une société politique parfaitement maîtrisée, pour une famille exemplaire ou pour une communauté sans défaut. Nos rêves de perfection ne sont-ils pas tentations de cathares, orgueil et démesure du camp du diable, lequel sait fort bien se déguiser en ange de lumière ? L’enseignement de Jésus, face à nos désirs de paradis terrestres, nous exaspère. Voici qu’il faut laisser pousser l’ivraie avec le bon grain jusqu’à la moisson.

Or le secret de Dieu est en ce qu’il est : l’Amour en personne. Fort d’une expérience de plus d’un millénaire, le sage d’Israël exprime à l’orée de la venue du Messie que seul l’Amour divin est maître de l’univers. « Il n’y a pas d’autre dieu que toi, qui prenne soin de toute chose : tu montres ainsi que tes jugements ne sont pas injustes. Ta force est à l’origine de ta justice et ta domination sur toute chose te permet d’épargner toute chose. » (Sg 12, 13). L’Amour de Dieu, à l’image du grain de sénevé ou du levain dans la pâte, a cependant une toute puissance de conversion qu’aucune force humaine ne peut égaler. Le Cœur Sacré de Jésus en croix, transpirant de bonté et de miséricorde pour ses bourreaux, convertit le larron et le chef de l’exécution, brise le mur de la haine entre juifs et païens, rassemble son Église de poltrons peureux, et souffle un vent de Pentecôte sur toutes les nations.

 En nous créant libres Dieu n’a pas fait semblant de nous aimer. Il nous a établis en alter ego, en face à face, en vis-à-vis de lui, pour consentir à l’amour. Paradoxalement l’existence de l’enfer en est le résultat. Au même titre que vous parents avez pris un risque énorme en mettant vos enfants au monde, le risque de leur refus d’adhérer à votre éducation et à vos valeurs jusqu’à se perdre. Notre société se perd par une fausse conception de la liberté : faire ce que l’on veut, comme on veut quand on veut. Or seul est libre celui qui consent par amour à ce qu’il reçoit par amour. Tel est le sommet de la liberté. Pour advenir à notre plénitude d’homme ne faut-il pas consentir à tout un héritage reçu depuis notre conception, à commencer par le simple fait de vivre. N’oublions jamais que l’auteur de toute vie, quelles que soient les circonstances d’une naissance, c’est Dieu. Tout enfant est don de Dieu. Dans le Christ tout a été créé (cf. Col 1, 16). Dès la fondation du monde Dieu nous a voulu saints et immaculés en sa présence (cf. Eph 1, 4). Une société qui tue l’enfant à naître, qui massacre l’enfant jouant sa vie, qui tue le cœur d’enfant du vieillard qui n’en peut plus, est une société qui se saborde. Satan peut tout imiter, y compris la Passion de Jésus, faisant croire par ses affidés sous prétexte de dignité que progrès et lumière sont là dans les institutions qui rationalisent la vie et la mort. Tuer au nom de la religion est satanique, pour reprendre une expression du pape François, même si cette religion se veut sans Dieu.

Je fais partie d’une génération de prêtres à qui on n’a enseigné ni les anges, ni les démons, ni le péché originel. Tout cela n’était soi-disant que formes littéraires pour parler du mal, sans nulle existence réelle. Dieu supplée souvent aux défaillances d’une formation, fut-elle d’Église. Sans tarder le Seigneur m’a donné de rencontrer des situations personnelles extrêmes où douter de l’enfer eut été un luxe.

Dieu n’a pas créé le goulag de l’amour. Satan le sait mieux que nous pour nous tenter d’engager notre liberté sous la fausse espérance de grands soirs ou de la construction d’un homme nouveau à la seule image de l’homme.

Pour de nombreux chrétiens il est de bon ton à notre époque de ne pas croire à l’enfer, ou du moins de penser que personne n’y est. Quel est la catéchiste qui aurait montré l’enfer à des enfants ? La Sainte Vierge l’a fait à Fatima. À qui oserions nous dire en ces termes ou d’autres semblables « Je ne vous promets pas le bonheur en ce monde mais dans l’autre. » La Sainte Vierge l’a dit à Bernadette de Lourdes.  Mais à ces enfants, le ciel a d’abord révélé l’immense bonheur de la vraie lumière, l’amour infini de Dieu pour tout homme et les larmes du ciel sur les pécheurs impénitents. Méconnaître notre capacité de résister à Dieu jusqu’à l’enfer c’est méconnaître la grandeur de l’Amour qu’est Dieu et le réel de ce que sont les hommes.

 Sur cette terre nous avons le Christ, les sacrements, l’Évangile, l’Église en sa Tradition et son enseignement, c’est-à-dire toute la plénitude du trésor de l’Amour qu’est Dieu pour soulever le monde et le faire basculer dans la justice de l’amour. Nous sommes nés fils de lumière par notre baptême. Le Christ Ressuscité nous assure de sa victoire sur la mort et l’enfer. À nous de ne pas devenir enfants de ténèbres, l’ivraie dans le champ, en ne prenant pas les bonnes décisions, en rabaissant l’Évangile et ses exigences, en vivant dans la dilettante d’un confort religieux anesthésiant.  « Le Royaume des Cieux souffre violence, et des violents s'en emparent. » (Mt 11, 12)

La patience de Dieu peut tout, parce qu’il est l’Amour infini qui espère en tous. Mais il a besoin de nous pour souffrir et aimer, par Lui, avec Lui et en Lui. Quant au jugement, il n’appartient qu’à Lui seul.

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« …à celui qui n’a pas, on enlèvera même ce qu’il a. » Mt 13, 12