« …à celui qui n’a pas, on enlèvera même ce qu’il a. » Mt 13, 12

Homélie pour le 15° dimanche du Temps de l’Église (A)

Frère Jean-Dominique Dubois, ofm

Le Seigneur Jésus ne manque jamais de nous dérouter pour nous faire réfléchir. Comment peut-on enlever à celui qui n’a déjà pas et donner encore à celui qui a ? Simplissime ! Tout l’enseignement nous parle de la semence qu’est la Parole de Dieu à recevoir sur la terre de nos vies. Le challenge est d’acquérir un cœur qui écoute, un cœur tout enseignable. Être la bonne terre qui reçoit le grain et produit un fruit de cent pour un. Si notre cœur reste superficiel, capable seulement de joie passagère sans profondeur, si notre cœur est inconstant, si nous sommes la personne d’un moment, si notre cœur est toujours rempli du charivari des occupations de ce monde, comment pourrait-il accueillir la parole de vie, la parole la plus essentielle qui a vocation de nous faire naître à nous-mêmes et de nous mettre en communion avec le Seigneur, et les uns avec les autres ?

Nous ressemblons souvent au fiancé qui fait de grandes déclarations d’amour, mais qui n’est jamais là ou si peu, qui est toujours préoccupé de mille et une choses quand il est en présence de sa fiancée. L’individualisme contemporain, la confusion en amour entre la volonté et le sentiment, le brassage d’information en instantané que permettent tous les moyens de communication, notre société de bruit, tout cela forme un handicap au silence pour écouter la parole. Nous risquons fort d’être des handicapés du silence et de l’écoute. Sans compter que la persévérance fait défaut pour laisser la parole opérer dans les structures de l’âme. Voilà pourquoi nous perdons même ce que nous avons ou que nous croyons avoir. Nul artiste ne peut prétendre à l’excellence sans un travail acharné. Relâcher son effort c’est perdre. Nous affichons chrétien, mais notre connaissance de la parole risque d’être formules vraies malheureusement non habitées, répétitions creuses des restes d’un catéchisme mal digéré, vanité d’un savoir religieux maigrelet et incomplet qui donne vite bonne conscience.

Combien de temps passons nous à laisser la parole de Dieu travailler notre vie ? Combien de temps prenons nous gratuitement pour la lire ? Sur quelle priorité ? Que connaissons nous de la Parole de l’Évangile ? Est-ce que l’Évangile éclaire notre prière et nos décisions au quotidien ? À quelle profondeur de notre vie laissons-nous la parole nous travailler ? Une mystique disait que notre vie vaudra ce que vaut notre oraison, c’est-à-dire notre capacité à faire silence pour laisser la parole nous habiter. La Parole de Jésus est semée largement sur tous les terrains de nos vies, sur toutes terres humaines, alors prions et persévérons ainsi pour être la bonne terre :

« Donne-nous, Seigneur, la grâce de faire silence. Apprends-nous la valeur irremplaçable, nécessaire, vitale, du silence. Quand tu nous auras fait goûter cette grâce, donne-nous de garder le silence comme le bien le plus précieux que tu nous fais. Garder le silence, c'est veiller sur ses pensées, son imagination, ses désirs, ses projets pour les laisser à l'écart de tout jugement, de toute activité intellectuelle, afin de t'écouter, Seigneur. Veiller ainsi, c'est vouloir, d'une volonté d'amour, mettre en veille tout ce qui nous constitue, tout ce qui nous tisse depuis notre conception jusqu'à aujourd'hui, afin d'être disponible à ta venue, Seigneur. Être soi-même, sans être tenu par rien de soi-même afin d'être en tout soi-même, disponible à toi seul, Seigneur.

Tu nous laisses ainsi veiller longtemps dans le silence, Seigneur, afin de nous établir comme d'authentiques veilleurs. Authentiques, parce que de plus en plus pauvres d'eux-mêmes. Soutiens ma foi, Seigneur, dans cette veille, afin que je t'aime assez pour croire que cette épreuve du silence est l'œuvre de ton amour pour moi. Garde-moi, Seigneur dans l'espérance de ta venue, certaine et promise, afin que j'accepte humblement et patiemment ce lent détachement de tout moi-même.

Lorsque tu m'auras fait assez pauvre de moi-même pour être libre du seul désir de toi, donne-moi, Seigneur, d'attendre encore ta venue. Donne-moi assez de foi pour croire que si tu tardes encore à te faire connaître c'est pour faire de mon cœur l'écrin très pur et très pauvre qui pourra recevoir la grâce inouïe de ta Parole d'amour. Cette parole unique que tu veux me dire aujourd'hui pour que je sois un peu plus à toi. Toi en moi et moi en toi.

Alors Jésus quand la rencontre sera faite, quand du plus profond, du plus intime de moi-même, tu auras prononcé ta Parole de liberté et d'amour, donne- moi, Seigneur, la grâce de demeurer dans le silence pour garder cette parole comme l'enfant est gardé dans le sein de sa mère. À l'exemple de Marie "silence où la Parole habite" ta parole en mon cœur illuminera, transfigurera tout mon être, mes sens et mon intelligence, mon imagination, mes désirs et mes projets, mon cœur et mon corps. Accorde-moi, Seigneur, de ne pas reprendre ce que tu m'auras demandé d'abandonner de tout cela, mais seulement d'épouser "ta sainte volonté qui ne saurait m'égarer". Ainsi devenu un peu plus moi-même, parce qu'un peu plus toi en moi, donne-moi, Seigneur, de demeurer en état de veille par la grâce du silence et de revenir souvent à cette solitude bienheureuse et silencieuse pour un cœur à cœur avec toi seul, Seigneur. »

Ne nous berçons pas d’illusion, la vie de tous les saints le prouvent, notre vie vaudra ce que vaudra notre silence devant Dieu pour écouter sa Parole. Ce n’est pas l’Amour de Dieu qui nous manque, lui qui ne cesse de se donner largement en toutes circonstances. C’est le silence de l’amour qui nous fait défaut pour recevoir l’Amour en personne.

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« Prenez sur vous mon joug… » Mt 11, 29