« Si vous étiez aveugles vous n’auriez pas de péché. » Jn 9, 41

Homélie pour le 4° dimanche de Carême (A) LAETARE

Frère Jean-Dominique Dubois, ofm

 

Nous voici déjà à la mi-carême. Les ornements liturgiques sont d’une lumière qui atténue le violet de la pénitence. Nos frères et sœurs catéchumènes vivent les scrutins, laissant la lumière du Christ chasser les ténèbres de leur cœur. Que nous dit le Christ à travers son enseignement du jour pour progresser dans la conversion et la vigilance ? Une seule chose : il y a plus grave que d’être dans le péché, dans la maladie, dans le dysfonctionnement de vie, dans l’incohérence ou dans la disharmonie –ce que nous craignons souvent de voir et de confesser – ce qui est le plus grave c’est d’être aveugle et de l’ignorer.

Aux pharisiens qui ne voulaient pas voir l’évidence de la guérison de l’aveugle-né, et dont certains finirent par s’interroger sur leur possible aveuglement, Jésus répond : « Si vous étiez aveugles, vous n’auriez pas de péché ; mais du moment que vous dites : ‘Nous voyons !’, votre péché demeure. » (Jn 9, 41) Parole redoutable, paradoxale, pleine d’une lumineuse vérité. Le péché n’est pas d’abord le fait d’avoir commis une faute morale devant Dieu, et d’en être peut-être tombé malade, le péché est de prétendre voir absolument clair alors que l’on est dans les ténèbres. L’aveugle-né confesse l’évidence. « Dieu, nous le savons, n’exauce pas les pécheurs, mais si quelqu’un l’honore et fait sa volonté, il l’exauce. Jamais encore on n’avait entendu dire que quelqu’un ait ouvert les yeux à un aveugle de naissance. » (Jn 9, 30-31) Les pharisiens refusent l’évidence, sous prétexte d’observer la Loi de Moïse, laquelle interdirait une guérison le jour du sabbat. Nier l’évidence, c’est être aveugle. Il n’est pas grave d’être aveugle. Il est plus grave de nier ce que l’on voit. Or quand un miracle notoire, une évidence fulgurante sont offertes à notre regard, les nier au nom de quoique ce soit, c’est devenir aveugle. Ne pas comprendre, être dérouté, avoir mille et une questions devant l’évidence, ce n’est pas grave. Humblement on peut se mettre en chemin reconnaissant de ne pas voir, de ne pas comprendre et demander au Seigneur ou à un proche une aide pour y voir clair. Il y a là nul péché en cette démarche. Le chemin de l’humilité peut nous guérir de l’aveuglement. Mais soutenir autre chose que l’évidence, envers et contre tout, c’est la racine même du péché, l’orgueil, dont le livre de Ben Sira le sage dit : « Le mal de l’orgueilleux est sans remède parce que la racine du mal est en lui. » (Si 3, 28)

Comment s’enferme-t-on progressivement dans l’aveuglement de l’orgueil ? Suivons l’aveugle-né, le plus lucide de tous. Tout d’abord, faire de la Loi un absolu plus grand que la vie et les personnes. Ce que font les pharisiens, en s’appuyant sur une interprétation de la loi pour nier le caractère divin du miracle et de son auteur. Tout juriste sait que la vie et la personne humaine sont plus grandes que la loi. On sait qu’une loi, à peine posée, est dépassée par la vie. Ne pas tenir compte de la loi est une faute grave, mais s’enfermer dans la loi l’est plus encore. De surcroît les pharisiens savent très bien que le cœur de la Loi juive, c’est la miséricorde. Ils sont d’autant plus coupables.

Une deuxième manière de s’enfermer dans l’orgueil qui aveugle, c’est la peur. La peur c’est le contraire de la foi. Les parents ont peur des chefs juifs qui menacent d’exclusion tous ceux qui confesseraient que Jésus est le Messie. La peur du qu’en-dira-t-on. On préfère mentir plutôt que de reconnaître la vérité. Le courage fait défaut devant les conséquences éventuelles d’une confession de l’évidence. Les parents ne se mouillent pas alors qu’ils sont premiers à connaître leur fils. La peur et la lâcheté pour préserver l’intérêt du moment. Aveuglement coupable, parce que volontaire.

Enfin une troisième manière de se perdre par orgueil et de devenir aveugle, c’est d’utiliser la parole de Dieu pour se justifier. Ce qu’a fait le démon en tentant Jésus au désert. Tout juif bien formé sait que personne ne peut enfermer Dieu dans une seule de ses paroles, ni même dans la Torah tout entière. Ce serait faire de l’idolâtrie, soit le péché suprême, qui est de mettre la main sur Dieu. Chrétiens et juifs nous ne sommes pas une religion du livre, du moins pas d’abord, mais une religion de la parole. Les contradicteurs de l’aveugle-né tricotent des paroles de Torah pour se justifier et enfermer le pauvre homme dans une vérité relative qu’il serait pécheur parce que né aveugle. Ce lien entre péché personnel et maladie est déjà dépassé dans la Torah. Jésus vient y mettre un terme. Là où l’homme voit un péché à débusquer et un pécheur à condamner, Jésus voit un homme à sauver. « Ni lui, ni ses parents n’ont péché. Mais c’était pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui. » (Jn 9, 3) Saint Irénée dira que « la gloire de Dieu c’est l’homme vivant, et la vie de l’homme c’est la vision de Dieu. » Toute la loi juive a été donnée pour éclairer le chemin de l’homme vers Dieu, certes pour en débusquer le péché, mais certainement pas pour enfermer l’homme dans son péché. De même les exigences de l’Évangile ne sont pas des barreaux de prisons, mais des bornes pour libérer l’homme du péché en l’ouvrant à la lumière. Lorsqu’on s’arcboute sur les meilleurs principes, lorsqu’on se raidit sous prétexte de vérité, c’est généralement que l’on est déjà entré dans une forme d’aveuglement.

Les pharisiens sont présentement complétement dans l’erreur. Jamais la Loi de Moïse ne dit avoir la vérité » ou des propos semblables. La Torah juive est chemin vers Dieu. La foi juive confesse que le monde repose sur trois piliers : le Temple, la Torah et la Miséricorde. Jamais l’un sans l’autre. Il s’agit de cheminer en présence de Dieu, signifié par le Temple, selon l’enseignement de la Torah, et dans la miséricorde. Quand l’un des trois vient à manquer on tombe immanquablement dans une forme d’orgueil conduisant peu ou prou à la mort de l’âme, à l’aveuglement total. Ainsi priait saint François d’Assise :

Seigneur, viens éclairer les ténèbres de mon cœur. Donne-moi une foi droite, une espérance solide et une parfaite charité. Donne-moi le sens et la connaissance de toi-même, afin que je puisse accomplir ta sainte volonté qui ne saurait m’égarer.

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« Donne-moi à boire. » Jn 4, 7