« Donne-moi à boire. » Jn 4, 7

Homélie pour le 3° dimanche de Carême (A)

Frère Jean-Dominique Dubois, ofm

Nous ne savons plus ce que c’est que d’avoir soif. L’eau coule naturellement dans nos maisons. Il est facile d’étancher sa soif. Notre langue ne risque pas de nous coller au palais par manque d’eau. (Ps 136, 1) En terre de Palestine, ancienne terre de Canaan, l’eau est un problème majeur. Il le reste aujourd’hui en Israël et dans les territoires palestiniens. Au Nord, en Galilée, l’eau abonde ; au centre en Samarie, elle est plus problématique ; quant au sud, c’est le désert du Néguev où les Nabatéens, en leur temps, avaient inventé des systèmes ingénieux pour recueillir la rosée de la nuit.

Le patriarche Jacob a creusé ce puits de Samarie, sans doute un des premiers actes fondateurs d’entrée en Terre promise. Situé dans la ville actuelle de Naplouse ce puits est lieu de pèlerinage depuis des millénaires, depuis la fondation du peuple. Le puits de Jacob est le signe de la soif que Dieu a de s’attacher son peuple, comme l’époux à l’épouse. Signe aussi de la soif du peuple de vénérer son Dieu en reconnaissance pour tant de délivrances. Délivrance de l’esclavage des puissants d’Égypte ou de Canaan, délivrance de toutes les idolâtries et de toutes les fausses alliances.

Les samaritains sont les héritiers du Royaume du Nord, disparu en 721 avant Jésus Christ sous les coups de l’envahisseur assyrien. Les juifs de Samarie, mêlés alors à une population païenne, en arrivèrent à du syncrétisme religieux, teinté d’une forme de traditionalisme. Cela engendra une inimitié avec leurs frères du sud, le royaume de Juda, les juifs de Jérusalem.

Jésus sait tout cela. Il vient non seulement rassembler les brebis perdues d’Israël mais abattre le mur de la haine qui sépare juifs et païens. C’est en toute connaissance de cause, et sans doute volontairement, qu’il traverse le territoire de Samarie, territoire détesté de ses disciples juifs. Le berger va chercher la brebis perdue. Il y ajoutera une leçon de choses pour ses futurs apôtres. Venir à ce puits, au plein midi du jour, à l’heure la plus chaude, c’est en outre risquer immanquablement de se retrouver avec des personnes qui ont la honte au visage pour se mêler à la fraîche aux habitants locaux. Dans le genre provocation de situation Jésus ne peut faire mieux. S’y ajoutent un petit scandale d’un homme qui parle en solitaire à une femme seule et l’incongruité religieuse d’un juif qui s’adresse à une hérétique samaritaine ! Oui, mais cet homme est pleinement homme. À ses yeux cette femme ne se définit pas d’abord par son appartenance au syncrétisme religieux de son peuple, ni par sa vie dissolue de femme au cinq maris. Cette femme est une enfant de Dieu créée par amour et cherchée avec amour par le roi des rois et le Seigneur des Seigneurs, créateur de tout être vivant, dont la genèse dit qu’il est bon qu’elle existe, comme tout ce que Dieu a créé.

Pour entrer en relation avec un inconnu et lier amitié il n’y a pas meilleur chemin que celui de l’humilité. Se mettre en dépendance humble de la personne attendue. Non pas pour une demande de type gadget. Mais pour une demande superessentielle. « Donne-moi à boire. » (Jn 4, 7) La femme ne s’y trompe pas. Elle est décontenancée. Car qui pourrait refuser de l’eau à celui qui souffre de la chaleur torride d’un tel pays ? Le pire des brigands garde une âme d’homme. Les tyrans le savent. Ils veillent à ce qu’aucune relation d’humanité ne s’établisse entre leur police politique et les populations asservies. « Donne-moi à boire. » Comment ne pas répondre au geste le plus rudimentaire d’humanité ? Demande basique qui ne manque pas d’interroger en outre sur la soif la plus fondamentale à laquelle tout cœur humain aspire. Quelle est l’eau la plus désirée qui soit, dont l’eau du puits n’est que le symbole ? Être soi. Naître à soi-même. Être vrai sur ce que l’on vit et sur la destinée de sa vie. Saint Augustin résume tout dans ses Confessions en quelques mots : « Tu nous as fait pour toi Seigneur et notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose en toi. »

Jésus vrai homme et vrai Dieu a soif de nous donner d’aimer comme Il aime, de nous offrir d’être nous-mêmes en aimant en retour notre prochain afin que ce dernier accède lui aussi à son identité. Que ton Nom soit sanctifié, que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Que Dieu soit reconnu dans notre vie pour ce qu’Il est en vérité, non selon les images idolâtriques que nous nous formons souvent de Lui. Que son Nom soit sanctifié en nous pour que nous soyons nous-mêmes à son image et à sa ressemblance selon notre vocation unique. Cette brave samaritaine a cherché dans de multiples liaisons l’amour véritable pour devenir elle-même et offrir à un unique époux d’être lui-même. Aux prises avec les passions des hommes et avec ses propres désirs, dévoyés ou déçus, elle s’est fourvoyée à cinq reprises. Son adoration au Dieu des patriarches est elle-même entachée d’idolâtrie. Voilà qu’un juif, un étranger, la regarde avec un infini respect lui offrant d’être la femme voulue par Dieu au premier jour de sa création. Voilà un prophète qui lui dévoile son péché sans l’humilier, seulement pour l’en délivrer. Voilà un homme qui lui ouvre le chemin de l’adoration en esprit et en vérité pour que le nom du Dieu de Jacob soit honoré en sa vie et en son être tout entier, où qu’elle habite sur cette terre.

En Jésus, Dieu a soif de chacun de nous pour combler notre soif de vérité et d’amour. Pour étancher notre soif Jésus ira jusqu’à la soif extrême de la croix. Exsangue de tout son sang et de toute l’eau de son corps il criera sa soif de chacun de nous en n’attendant que notre amour en retour. « J’ai soif » dira en un dernier cri Jésus en croix. (Jn 19, 28) Le Père répond, en ressuscitant le Fils lui offrant toute l’eau de son amour divin. Et nous, donnerons nous à Jésus l’eau de notre vie pour étancher sa soif attendant qu’il étanche la nôtre ? Nous le pouvons si nous acceptons de faire la vérité sur nous-mêmes dans l’attente pure du seul amour du Christ pour vivre en esprit et en vérité.

 

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