« Jésus pleura. » Jn 11, 35

Homélie pour le 5° dimanche de Carême (A)

Frère Jean-Dominique Dubois, ofm

Disciples et amis ont foi en lui. Son enseignement fait autorité et large consensus. Miracles et prodiges accomplis par le Maître sont nombreux : la petite fille du chef de synagogue et le fils de la veuve sont ressuscités, la femme atteinte d’un flux de sang est guérie, les boiteux marchent, les aveugles voient, les possédés sont libérés. Autant de signes qui manifestent que Jésus est le Messie selon la parole du prophète. « L’Esprit du Seigneur est sur moi pour annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres… » (Is 61, 1-2) Pourtant ils ne sont guère prêts à aller jusqu’au terme de leur foi en Jésus . 

Lazare, l’ami de Jésus, est gravement malade. Ses sœurs de Lazare le font dire à Jésus. Cette petite fratrie de Béthanie sont les intimes de Jésus, sans exclusion des autres. La vie est un long pèlerinage vers la plénitude de l’amour. Avec certaines personnes on est plus avancé qu’avec d’autres sur le chemin. Chez Marthe, Marie et Lazare, il fait bon pour Jésus de se reposer après des journées harassantes de ministère. À la maison de Béthanie, point de protocole pour Jésus. Et réciproquement. Ainsi Marie eut la délicatesse, ces derniers temps, de oindre de ses cheveux les pieds de son ami Jésus. Intuition féminine ou don de connaissance, ou les deux ? Signe, en tout cas, de sa reconnaissance pour l’amour si pur d’un ami si éminent. Elle anticipe la sépulture de son maître et Seigneur. Il vaut mieux offrir des fleurs du vivant des personnes que de se contenter de le faire sur leur tombe.

Or voilà qu’à l’annonce de la maladie de son ami Lazare, Jésus prend son temps. Il demeure deux jours encore à l’endroit où il se trouve. Aux amis Jésus peut demander plus. L’amitié comme l’élection est un service, elle élève l’âme toujours plus haut. Marthe et Marie regrettent l’absence du Christ sans laquelle, c’est probable, leur frère ne serait pas mort. En allant à Béthanie Jésus s’approche de Jérusalem et risque sa vie, car les chefs des prêtres lui en veulent de plus en plus. Les disciples le redoutent. Jésus ne parle que de sommeil. Ils ne comprennent pas. (Jn 11, 11) Thomas craint que tout le monde risque de mourir. Leur foi en la résurrection est pour demain pas pour aujourd’hui.

À son arrivée ils sont confrontés à la mort de Lazare.  Tous pleurent. Marthe pose un acte de foi. Tout ce que Jésus demandera à Dieu, Dieu lui accordera. (Jn 11, 22) Quand Jésus lui parle qu’il est la Résurrection, elle ne pense qu’à la résurrection finale. Jésus affronte la réalité de la mort de l’âme qui ne croit pas et la réalité de la mort physique. Marie rejoint Jésus. Elle a entendu sa sœur lui dire : « Le Maître est là et il t’appelle. » (Jn 11, 28) Elle dit aussi au Seigneur : « Si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort. » (Jn 11, 32) Jésus est bouleversé, jusque dans ses entrailles. (Jn 11, 33) Tant de merveilles accomplies ne leur ont pas ouvert les yeux de l’âme qu’il est la Résurrection et la vie, que celui qui croit en Lui « même s’il meurt, vivra », et que quiconque vit et croit en lui « ne mourra jamais » (Jn 11, 25-26) Tant de peines sur les chemins de Galilée pour enseigner et guérir, tant de fatigues pour éduquer apôtres et disciples, et si peu de foi encore. Non, ils en sont, comme nous, juste à attendre de mourir avec lui pour rester avec lui dans la mort ! La foi des tombeaux. Peut-être l’attente d’un miracle pour aujourd’hui, mais pas la victoire définitive sur la mort. Alors on sait que la mort surviendra, mais le plus tard possible, pensons-nous. Quand la mort arrive, même à un âge très avancé, on pense que c’est toujours trop tôt. On dépose sur les tombes des mots de regrets éternels et de vains espoirs. Nos défunts ne sont pas perdus, mais vivants, plus vivants souvent que nous qui sommes des morts vivants, qui vivons souvent comme des morts en sursis. « Je suis venu pour qu’ils aient la vie et la vie en abondance » a annoncé Jésus. (Jn 10, 10) Nous confondons la vie sur cette terre avec le paradis. Nous prenons la graine pour l’épi. Nous nous enfermons dans les limites de la vie humaine, limites géographiques, temporelles et personnelles, pour en faire une éternité. Or le temps de cette terre est le temps du combat pour être à Dieu afin de gagner le ciel. Le temps sur cette terre a goût d’éternité pour nous conduire à l’éternité. Le temps sur cette terre n’est pas le paradis même s’il en porte la semence et la marque indélébile. Le temps sur cette terre est le temps de la conversion pour être à Dieu. Alors peu importe que l’on vive quelques années ou que l’on soit centenaire, pourvu qu’on se laisse aimer par Dieu pour être à Lui un jour pour toujours. Être martyr, c’est être chrétien et vivre en immortel. Dieu seul est l’artiste de nos vies, non sans nous. Lui seul connaît l’heure de notre mort pour la vie éternelle. La mort en Jésus n’est pas séparation, mais passage pour la grande rencontre avec le Seigneur de nos vies et de la vie.

En voyant tout le monde pleurer Jésus versa des larmes. Jésus pleure de ce que nous pleurons sans espérance en la vie éternelle, sans la foi que l’heure de notre mort c’est Dieu qui la détermine et non les hommes. Jésus pleure humblement son ami comme tout homme pleure. Mais surtout Jésus pleure parce qu’il communie au péché de notre incrédulité et de notre désobéissance, pour nous en arracher. Jésus pleure de ce qu’il va en personne boire jusqu’à la lie la coupe d’amertume de notre incrédulité depuis l’aube des temps, ce temps des origines où Adam et Eve ont voulu se faire dieu, prenant la vie plutôt que de la recevoir. La vie est don gratuit de Dieu pour l’éternité. La mort est don gratuit de Dieu pour entrer dans l’éternité. Jésus pleure de ce que nous ne pleurons pas notre péché d’incroyance en la vie éternelle dès cette vie, en la vie éternelle dans les quelques années que Dieu seul nous donne.

L’homme occidental sans Dieu veut faire l’enfant selon ses propres critères humains et veut mourir selon ses mêmes critères. Nous ne recevons ni la vie ni la mort comme un don de Dieu. Culture de mort que notre culture contemporaine. Jésus, Résurrection et Vie, pleure parce que nous ne croyons pas à sa présence d’amour jusque dans la mort de nos tombeaux ou de nos pires épreuves. Nous ne croyons pas Dieu capable de tirer un plus grand bien d’un mal, si grand soit-il. Jésus a attendu sciemment d’aller à Béthanie pour que l’heure de Dieu s’accomplisse, celle de Lazare et la sienne. Jésus rêve en grand pour nous. Il veut nous faire grandir dans la foi. Jésus est vraiment fils qui ne vit que de la vie de son Père, en son temps et son heure, dans les circonstances d’une vie humaine qui ne sont que les outils de Dieu pour faire, avec le temps et dans le temps, une œuvre d’art en vie éternelle. Croyons-nous cela vraiment ou faisons-nous pleurer Jésus par notre manque de foi, butant sur les épreuves auxquelles nulle vie humaine n’échappe ?

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« Si vous étiez aveugles vous n’auriez pas de péché. » Jn 9, 41