« Si tu es Fils de Dieu… » Mt 4, 3
Homélie pour le 1° dimanche de carême (A)
Frère Jean-Dominique Dubois, ofm
Pourquoi le Carême ? Pourquoi disposer d’une quarantaine de jours pour se préparer à célébrer Pâque ? Nous chantons que nous allons au désert, mais qu’en est-il vraiment ? Jeûner veut dire se priver de quelque chose de nécessaire à la vie. Prier veut dire se mettre à l’écart d’occupations vitales, rompre avec l’agenda habituel et prendre gratuitement du temps pour Dieu. Faire l’aumône c’est prendre de son nécessaire pour opérer le bien envers des personnes dans le besoin. Pourquoi cette mise à distance du nécessaire, du vital ? Et pourquoi durant quarante jours ?
Nous savons bien qu’il suffit de décider un effort de carême pour que la tentation survienne d’y contrevenir, de l’écorner ou tout simplement de l’abandonner. L’expérience montre que bien de nos décisions de carême ne sont que des pétards mouillés. Et que le verbe le plus employé en perspective du carême c’est le verbe : essayer. Je vais essayer. La défaite est déjà dans l’expression. L’aveu de faiblesse est confessé avant même que la faiblesse ne me fasse fléchir. Alors comment aborder notre carême pour en faire un vrai temps de renouveau ?
Pour réussir à agir, il faut être réaliste. Or le défaut majeur de toute l’humanité c’est le déni du réel. Nous ne voulons pas voir ce que nous voyons, en nous et dans notre entourage. Nous préférons nous tenir dans l’imaginaire, l’idéologie, l’histoire rêvée, l’affectif et les sentiments, les habitudes et les coutumes. Voyez comment on réagit à l’annonce du décès d’un être cher. Il y a une première phase qui est le déni. Voyez quelles sont nos réactions en politique alors qu’on nous dit depuis des décennies que nous sommes dans un pays en faillite. C’est vrai à l’échelle de la nation, c’est vrai à l’échelle de chacun. Voir ce que nous voyons est la chose la plus difficile qui soit, car secrètement nous rêvons de pouvoir tout maîtriser, et nous refusons le réel qui nous oblige au désencombrement, à la non-maîtrise.
Pour se convertir en vérité il s’agit plus encore d’être réaliste vis-à-vis de soi. Qui suis-je en vérité ? Comment est-ce que je fonctionne réellement ? Je sais beaucoup de choses sur moi mais j’en ignore beaucoup. Je ne sais pas que je ne veux pas savoir. Voir mes réactions d’amour propre dès qu’on me reproche quelque chose, mes justifications spontanées qui ne supportent pas la remarque. Voyez le temps que nous passons à critiquer les autres, à être des redresseurs de torts, plutôt que de nous interroger sur nous-mêmes. C’est la parabole de la paille et de la poutre, de l’aveugle qui prétend conduire un autre aveugle. Jésus a un mot terrible à l’égard des pharisiens : Si vous étiez aveugles vous seriez sans péché parce que vous dites que vous voyez vous êtes dans le péché. (Jn 9, 41) Pour me convertir il me faut admettre d’être aveugle et d’avoir besoin de laisser ma vie être éclairée par une lumière supérieure.
Pour être réaliste et voir ce que nous voyons, pour s’ouvrir à la vérité de ce que je suis, il faut contempler Jésus poussé par l’Esprit pour aller au désert y être tenté. Jésus est réaliste. Dieu ne travaille que sur le réel, pas dans l’imaginaire ou l’idéologie. Or Jésus est venu vaincre le mal qui est dans le cœur de l’homme autant que l’auteur du Mal qui est le Satan, le tentateur, le séducteur du monde, le prince du mensonge. Le mal qui est en moi me fait constater que le bien que je voudrais faire je ne le fais pas, que le mal que je ne voudrais pas faire je le fais. Le drame de notre société contemporaine est d’appeler mal ce qui est bien et bien ce qui est mal. Je ne peux pas être réaliste et m’engager dans un vrai chemin de conversion si je ne reconnais pas que j’ai besoin d’être sauvé. Ce sont souvent les plus grands pécheurs qui nous apprennent la vérité sur l’homme. Parce qu’ils sont tombés très bas, ils savent ce dont l’homme est capable. Ils savent que nul ne peut être homme en plénitude sans être sauvé du mal qui est en l’homme. Tant que je n’ai pas compris que j’étais capable du pire je n’ai pas compris ce que veut dire être miséricordieux, et être sauvé.
Tentation de l’avoir. « Demande que ces pierres deviennent du pain » (Mt 4, 43) Je m’identifie à mes biens et à tous les moyens de production à ma disposition. Je n’ai pas qu’un corps à nourrir. J’ai un cœur pour aimer et vivre de la Parole de Dieu. L’essentiel de ma vie n’est pas de réussir dans la vie mais de réussir ma vie. Ma destinée est au ciel non sur la terre.
Tentation du pouvoir. « Jette toi du haut du Temple ». (Mt 4, 5) Je crois être quelqu’un parce que j’ai des capacités hors normes ou tout simplement parce ce que je suis doué dans tel ou tel domaine. J’oublie que mes talents sont pour servir non pour me monter en gloire aux yeux des autres ou à mes propre yeux.
Tentation du savoir. « Si tu te prosternes et m’adores ». (Mt 4, 9) Que je sache beaucoup de choses, ou très peu. Que je sois super diplômé ou simple artisan, ce que je sais n’est rien à côté de ce que je ne sais pas. Mon savoir n’est là que pour servir, non pour en remontrer aux autres et les écraser de ma science, les contraignant à m’honorer à défaut de leur demander de m’adorer. Les plus grands savants sont souvent les hommes les plus humbles de la terre.
En résumé je veux secrètement me faire dieu par moi-même et par tous les dons que Dieu m’a donnés plutôt que d’entrer dans le mystère de l’obéissance amoureuse et filiale qui fera de moi un fils de Dieu véritable à l’image du Christ. Que le nom de Dieu soit sanctifié en moi, que le règne de Dieu advienne en moi, que sa volonté soit faite en moi pour sa gloire à Lui et pour l’amour des autres, car ma gloire dit Jésus c’est de faire la volonté de mon Père. (Jn 4, 34)
Mes efforts de carême tiendront si je me centre sur le but essentiel de ma vie. Quel est cet essentiel auquel je peux tout sacrifier. Jésus veut faire de moi son alter ego dans une transfiguration d’amour, car par mon baptême je n’adhère pas à des valeurs et je ne rentre pas dans un club. Je suis uni de cœur, de corps et d’âme à la personne de Jésus. Un chrétien c’est un autre Christ. Alors sur ce chemin pour me laisser faire par Dieu et Dieu seul j’ai besoin de faire des efforts, de me désencombrer, de lutter avec le Christ contre le mal qui est en moi. Je tomberai certainement. Mais ce n’est pas grave de tomber en montant, c’est plus grave de tomber en descendant. Le Saint n’est pas celui qui ne tombe jamais c’est celui qui se relève toujours en regardant le Christ.