« Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie : écoutez-le ! » Mt 15, 5

Homélie pour le 2° dimanche de Carême (A)

Frère Jean-Dominique Dubois, ofm

Sans doute, fait-il nuit. Les apôtres ont vécu une journée de prédication à suivre Jésus et à l’écouter. Ses miracles les bouleversent. Comme sa parole pleine d’autorité, semblable à celle d’aucun Rabbi en Israël. Ils ne saisissent pas tout de Jésus mais demeurent fascinés par sa personne. Contrairement à la coutume en Israël ce n’est pas eux qui ont choisi le maître, c’est le maître qui les a choisis. Tous ont entendu la parole impérative : « Viens, suis-moi. » Ils ont tout laissé de leur vie antérieure, la pêche, la collecte des impôts, leurs divers artisanats. Comme Abraham ils ont quitté père et père pour suivre cet homme Jésus vers un pays qu’il ne connaisse pas. Certes, en bons Israélites ils sont attachés à la terre de Palestine. Mais ils comprennent déjà que Jésus ne confond pas le royaume d’Israël, occupé par les Romains, avec le Royaume des cieux qu’il annonce. « Mon Royaume n’est pas de ce monde » dira Jésus à Pilate. (Jn 18, 36) Jésus est déroutant. Il est fidèle à la Torah mais il s’identifie avec audace à la Torah en se proclamant « le chemin, la vérité et la vie ». (Jn 14, 6) Jésus est fidèle au Temple, mais il se substitue au Temple en annonçant une reconstruction en trois jours, faisant allusion au temple de son corps. (Jn 2, 19) Jésus donne la vie en abondance aux malheureux jusqu’à pardonner les péchés. Ce qui était réservé exclusivement à la demande du grand prêtre au jour du Yom Kippour, jour du grand pardon.

Réalisons que mille pensées se bousculent dans la tête des apôtres à chercher à comprendre les gestes et les paroles de leur maître, qui il est et ce qu’il veut. Jésus n’ignore pas ces débats intérieurs qu’il suscite dans le cœur de ses disciples. Jésus n’ignore que l’annonce de sa passion va scandaliser les siens. Que faire pour Jésus ? Comment les aider à traverser cette terrible épreuve qui sera comme le révélateur de son identité et de sa mission. Épreuve qui dévoilera « les pensées qui viennent du cœur d’un grand nombre. » (Lc 2, 35) Crucifixion-résurrection qui sera le creuset d’où l’Église va naître. Creuset qui distinguera les vrais disciples des faux. Malédiction de la croix assumée par Jésus pour dénoncer les faux religieux des vrais, les authentiques disciples des hypocrites. Que faire donc pour inscrire dans le cœur des apôtres, au plus intime de leur âme, qui il est et quelle est sa mission afin que même leur péché de lâcheté et de reniement ne les arrête pas sur la route qui mène au Royaume des cieux.

En bon pédagogue Jésus sait que tous ne sont pas prêts à recevoir son message. Au soir d’une nouvelle journée harassante de ministère sur les routes de Galilée, Jésus choisit de conduire seulement sa garde rapprochée, Pierre, Jacques et Jean, les plus fougueux et les plus impétueux, sur une hauteur. Trois quarts d’heure de marche suffisent. Depuis le Mont Thabor on contemple la féconde vallée d’Izréel. Là où la prophétesse Débora a mené les révoltés du système cananéen à la victoire. La fameuse bataille du Qishôn est présente à toutes les mémoires d’Israël à l’égal du fameux passage de la mer rouge. C’était les débuts de l’arrivée en Terre promise.

Les apôtres sont harassés de sommeil. Jésus prie. Son visage et toute sa personne deviennent plus lumineux que le soleil. Il apparaît en sa gloire avec Moïse et Elie. La loi et les prophètes. Pierre se réveille et devant la lumineuse apparition comprend tout de son Maître. C’est Lui le Messie qui accomplit les écritures et les prophéties. C’est Lui le Messie qui vient guérir son peuple du péché des origines pour donner de pratiquer la Loi de Dieu et transfigurer l’existence de l’homme. En la personne de Jésus le ciel est descendu sur terre pour la transfigurer. Comment ne pas vouloir demeurer au ciel quand on y est et dresser trois tentes pour demeurer en cette plénitude de vie et de bénédiction promise à Abraham et attendue depuis par des générations d’Israélites ? Alors du sein de la nuée lumineuse jaillit la parole du Père des cieux, parole du Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, du Dieu Père d’Israël : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui j’ai mis toute ma joie, écoutez le. » (Mt 17, 5) Tout juif en Israël est fils de Dieu. Tout juif en Israël est agneau de Dieu. Jésus est ici désigné par le ciel comme le Fils par excellence. Voici l’Agneau unique, le Messie appelé à libérer Israël non du joug des romains mais de la loi du péché et de la mort qui handicape tous les cœurs de croyants dans la pratique des commandements menant à la vie transfigurée, la vie en plénitude.

Être chrétien ce n’est pas observer des valeurs. Être chrétien ce n’est pas croire en des vérités absolues. Être chrétien ce n’est pas pratiquer des œuvres de charité. Tout cela en fait partie, mais ce n’est pas l’essentiel de l’être chrétien. Un chrétien c’est une personne qui a tout misé de sa vie sur la personne de Jésus. Un chrétien c’est quelqu’un qui écoute Jésus comme l’époux et l’épouse s’écoutent mutuellement dans leur alliance pour faire par amour la volonté de l’un et de l’autre. Un chrétien c’est quelqu’un dont toutes les pensées, les paroles, les actions sont habitées par la personne du Christ, parce que le cœur et l’âme du chrétien sont ancrés en Jésus, fondés en Jésus et sur Jésus. Un chrétien c’est un être habité par Jésus. Témoigner en tant que chrétien ce n’est pas d’abord parler de Jésus avec des mots, c’est parler de Jésus par une vie transfigurée par Jésus.

La femme du grand savant russe Sakharov sortait avec son mari d’un entretien privé auprès de Jean-Paul II. Son visage ruisselait de larmes d’émotion. À la demande qui lui fut faite du pourquoi de ses larmes elle répondit : « J’ai vu une source de lumière ». Une journée de Jean-Paul II c’était les trois huit : huit heures de prière, huit heures de travail, huit heures pour le reste. Jean-Paul II c’était l’homme qui en toute circonstance avait la bible à ses côtés et demandait devant tout problème à résoudre : comment les Écritures éclairent-elles cette situation ?

« Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui j’ai mis toute ma joie, écoutez le. » Bon et fructueux carême à nous tous pour découvrir que chacun de nous est un enfant bien-aimé en qui le Père veut trouver toute sa joie, si du moins nous n’avons qu’un seul désir faire sa volonté en laissant éclairer notre vie par une prière intense, régulière et persévérante à l’écoute des Écritures saintes lues jour et nuit. Alors nous entrerons dans cette intelligence du cœur qui transfigure la vie, même les pires épreuves, pour témoigner du Christ venu donner à tous la vie en abondance.

Suivant
Suivant

« Si tu es Fils de Dieu… » Mt 4, 3