« Pas un seul trait ne disparaîtra de la Loi jusqu’à ce que tout se réalise. » Mt 5, 18
Homélie pour le 6° dimanche du Temps de l’Église (A)
Frère Jean-Dominique Dubois, ofm
Nous vivons dans un monde étrange. Nous sommes au pays de l’individu roi qui revendique de pouvoir faire ce qu’il veut, quand il veut, comme il veut. Étrange pays, en contradiction avec lui-même, car si tout est permis à l’individu roi, rien ne lui est pardonnable. En d’autres termes la justice du pays peut être bafouée, soit elle est rendue sans miséricorde, soit elle est délaissée pour une justice d’intérêt particulier de l’individu roi. Ceux-là même qui réclament justice, pour respect de leur droit, sont parfois prêts à prôner leur justice propre au détriment de la justice commune. Les repères sont brouillés. Chacun cherche à s’en sortir en s’enfermant dans sa propre justice. Le résultat en est le déchaînement de la violence dont malheureusement l’actualité regorge. Car il n’y a de droit que s’il y a des devoirs. « La liberté c’est l’ordre. » disait Charles Péguy. Là où l’ordre ne règne plus la liberté est dévoyée. On a prôné qu’il était interdit d’interdire. Aujourd’hui tout est permis. La pensée dominante ne cesse aussi d’affirmer que tout est relatif, soutenant en même temps que ce principe est intangible, à savoir qu’il n’est pas relatif de dire que tout est relatif. Contradiction suprême et confusion sans nom.
Le génie spirituel de la foi juive est d’avoir recueilli de sa propre expérience et de l’expérience de la sagesse des nations les fondements de la Loi naturelle. Les dix commandements disent la loi fondamentale de la vie et de la mort. Non point règlement tatillon d’une pratique rabougrie de la justice, mais les dix voies royales qui montrent les pratiques pour connaître la vie véritable, et les impasses à éviter, si l’on ne veut pas connaître la désillusion et la mort de l’âme. Le non-respect de la loi naturelle c’est la mort. « Le Seigneur a mis devant toi l’eau et le feu, dit le livre du sage Ben Sira : étends la main vers ce que tu préfères. La vie et la mort sont proposées aux hommes, l’une ou l’autre leur est donnée selon leur choix. » [1]
Jésus dit qu’il n’est pas venu abolir la Loi, mais l’accomplir. Jésus rappelle à ses disciples les exigences fondamentales de la Loi comme la porte qui ouvre ou qui ferme la route du salut. « Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le royaume des Cieux. » [2] C’est ou bien, ou bien… On n’est ni dans le compromis, ni dans la compromission. Or que faisons-nous trop souvent des paroles mêmes de l’Évangile, que nous utilisons à tort et à travers pour justifier nos faux comportements pour des compromis boiteux et mortifères.
La colère contre un frère est un meurtre passible de l’enfer. Venir au culte alors que l’on a commis une faute grave contre son prochain, sans se réconcilier avec lui, est un mensonge que Dieu ne peut pas cautionner. Hypocrisie de faire bonne figure à nos propres yeux, mais qui cache une pourriture de l’âme.
On peut être fidèle à sa femme ou à son mari dans les faits mais être coupable d’adultère dans son cœur. Le concubinage demeure une faute contre le mariage voulu par Dieu dans l’acte même de la création, sans oublier les terribles ravages de la pornographie.
La parole fait de nous des êtres libres à l’image et à la ressemblance de Dieu. Alors que notre oui soit oui et notre non soit non, « tout ce qui vient en plus vient du mauvais ». [3] Que de fois nous avons une parole à usage selon le public du moment, peu courageux pour être vrai et cohérent devant toute personne quelle qu’elle soit.
Jésus nous rappelle la Loi non pour nous condamner. Il est venu sauver ce qui était perdu. Jésus est venu accomplir la Loi en chacun de nos cœurs, en nous donnant son cœur. L’Eucharistie c’est le cœur de Jésus. Le secret de la Loi c’est le cœur de Jésus. Or le secret du Cœur de Jésus c’est que dans son amour nous sommes premiers. « Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimé. » [4] Si dans mon cœur Dieu et le prochain sont premiers, je n’accomplirai pas la justice sans un cœur de miséricorde. Je ne peux réclamer justice de mes droits que si je suis convaincu d’avoir d’abord le devoir d’aimer l’autre comme Dieu l’aime et de le considérer comme un frère qui comme moi est sauvé par le Christ. Je serai en colère contre ses actes mais non pas contre sa personne. Je ne considérerai pas l’autre comme un objet sexuel, consommable et jetable. Je ne parlerai pas à tort et à travers sans m’engager dans mes paroles. Parce que l’autre a le prix du sang de Jésus qui l’a aimé comme il m’a aimé et s’est livré pour nous sur la croix.
[1] Si 15, 16-17
[2] Mt 5, 20
[3] Mt 5, 37
[4] Jn 15, 9