« Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » Mt 22, 21

Homélie pour le 29° dimanche du Temps de l’Eglise (A)

Frère Jean-Dominique Dubois, ofm

Il est très étonnant que le prophète Isaïe appelle un roi étranger, appartenant à une religion étrangère à Israël, le Messie, l’envoyé de Dieu pour son peuple choisi. Comme si ce roi était passé du côté du peuple qu’il a lui-même vaincu. Lorsque Cyrus de Perse envahit le Moyen Orient et fait chuter Babylone en 539 avant Jésus Christ, les Israélites sont captifs depuis des dizaines d’années, sans terre, sans roi, sans le Temple. Or voilà que l’empereur victorieux, adorateur du dieu suprême Mazda, libère les captifs et leur redonne les signes de leur Alliance avec leur dieu Yahvé. Retour sur la terre de Juda, reconstruction du Temple aux frais du vainqueur et rétablissement d’un gouvernement propre. Naturellement le tout sous tutelle perse. Cyrus est vu alors par Israël comme le Messie de Dieu, l’envoyé du Très Haut. En d’autres termes, pour Israël, Dieu est le maître de l’histoire. Il peut se servir de nos ennemis pour nous faire du bien. En effet, il y a les circonstances historiques de notre vie qui sont déterminées par des motifs politiques, sociaux ou religieux étrangers à notre propre religion. Mais au sein de ces circonstances historiques, il y a Dieu qui conduit l’histoire selon un dessein qui nous échappe, nous menant à une plénitude de vie insoupçonnable à notre seule intelligence. C’est pourquoi, dans sa foi en Yahvé maître de l’histoire, le prophète peut adresser au roi païen Cyrus de Perse des paroles surprenantes qui dépassent sa politique et sa religion : « À cause de mon serviteur Jacob, d’Israël mon élu, je t’ai appelé par ton nom, je t’ai donné un titre, alors que tu ne me connaissais pas. Je suis le Seigneur, il n’en est pas d’autre : hors moi, pas de Dieu. Je t’ai rendu puissant, alors que tu ne me connaissais pas, pour que l’on sache, de l’orient à l’occident, qu’il n’y a rien en dehors de moi. Je suis le Seigneur, il n’en est pas d’autre. »

 Cinq siècles plus tard, le peuple de Juda tombe sous la domination des Romains, après avoir connu pendant trois siècles la domination des Grecs. Il y a longtemps qu’Israël n’a plus d’autonomie politique, excepté la période des Asmonéens qui dura un peu plus d’un siècle. À l’époque de Jésus, donc des Romains, ils sont peu nombreux en Israël à attendre un Messie politique. Depuis l’Exil l’histoire leur a largement enseigné que le Royaume de Dieu n’est pas d’abord un Royaume terrestre. Mais que c’est difficile de l’envisager au quotidien, dans les tourments des empires qui se croisent en se faisant la guerre à une époque où, en outre, la religion et l’état ne font qu’un. Jésus récuse toute identification de son propre ministère à un quelconque rétablissement d’une autonomie politique d’Israël. Jésus vient pour guérir le cœur de l’homme, guérison sans laquelle le meilleur des régimes politiques ne peut que dysfonctionner d’une manière ou d’une autre.

Au sein du peuple, les adversaires de Jésus, malheureusement les plus instruits, sont jaloux de Jésus. Jésus, nouveau maître en Israël, fait en effet les signes de Moïse et d’Elie. Il parle selon la Torah, selon l’enseignement de la Tradition. Il a un large consensus au sein du peuple. Dans leur jalousie meurtrière, puisqu’ils ne peuvent rien contre lui sur un plan religieux, ils cherchent un motif politique afin de le livrer à l’autorité romaine. Pour se faire il vienne le piéger sur l’impôt dû à l’occupant. Après l’avoir largement complimenté, comme de bons hypocrites qu’ils sont, disant la vérité sur Jésus pour mieux cacher leur mensonge, ils lui posent leur question perverse sur l’impôt dû à César. Il y a pire que les aveugles, ce sont les borgnes. Ceux-ci voient d’un œil mais ne veulent pas voir de l’autre. Jésus déjoue leur piège, les renvoyant à ce qui est une évidence pour tous dans le peuple d’Israël selon l’enseignement de l’histoire. S’il répond non il ne faut pas payer l’impôt, Jésus sera assimilé aux zélotes, parti légitimiste, pouvant être dénoncé aux romains. S’il répond oui il est un collaborateur aux yeux des chefs religieux, lesquels pourtant, fourbes qu’ils sont, paient l’impôt. Donc Jésus esquive le piège renvoyant chacun à sa conscience.

Rendre à César ce qui est à César c’est respecter le pouvoir politique qui a toute sa légitimité, à son rang. Rendre à Dieu ce qui est à Dieu, c’est engager sa conscience selon la loi suprême de l’enseignement divin qui est au-dessus de toutes les lois humaines. Cela n’est pas l’insubordination au pouvoir politique mais le refus de toute déification de ce pouvoir. La juste autonomie des pouvoirs ne veut pas dire l’indépendance. Cela s’appelle aujourd’hui dans nos lois civiles la clause de conscience. Or il est difficile d’être un homme libre. C’est plutôt rare, car on peut devoir y sacrifier sa vie. Mais seuls les hommes libres transforment l’histoire. Il y a des fidélités qui méritent le sacrifice. Malheureux ceux qui ne laissent pas leur conscience être éclairée par un solide enseignement, particulièrement celui de Dieu. Malheureux ceux qui ne sont pas prêts au sacrifice de l’obéissance, oubliant cette parole de l’épître aux Hébreux à propos de Jésus : « Tout fils qu’il était de ce qu’il souffrit, il apprit l’obéissance. » (He 5, 8)

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« Beaucoup sont appelés, mais peu sont élus. » Mt 22, 14