« Quel est le grand commandement ? » Mt 22, 36
Homélie pour le 30° dimanche du temps de l’Église (A)
Frère Jean-Dominique Dubois, ofm
Pourquoi donc ces pharisiens posent-ils une question dont ils connaissent la réponse ? Mettre à l’épreuve ce prophète dont le peuple dit qu’il est le Messie ? Voici trois années que tous ont entendu son enseignement. Jésus a parlé ouvertement, sans rien cacher de ses intentions. On sait que l’enseignement selon la tradition orale est à l’époque plus assuré dans la fidélité que l’enseignement écrit. Où donc est le problème concernant Jésus ? Il est absolument fidèle à l’enseignement de Moïse et d’Elie. Il n’y a aucun motif de condamnation à son égard. Certes Jésus a apporté une révélation toute nouvelle au sein même de cette fidélité. Or tous savent en Israël qu’on ne peut enfermer Dieu dans aucun de ses dons et de ses paroles. Ce serait faire de l’idolâtrie. Tous attendent en Israël une parole nouvelle qui donne enfin de vivre en plénitude la Torah. Alors si celle parole vient par Jésus pourquoi vouloir le mettre à l’épreuve au point de vouloir le tuer ?
Nous aussi, nous sommes de la race de ces pharisiens. Plus ou moins, chacun à notre manière, nous cherchons dans notre pratique religieuse la sécurité, ou une certaine quiétude. Nous devenons vite propriétaire de nos services religieux comme des autres services. Notre moi égoïste s’infiltre dans la meilleure de nos actions comme la mauvaise herbe entre les roches. Même le juste pèche sept fois par jour (cf. Pr 24, 16), dit le livre des proverbes. C’est difficile à voir et difficile à repérer. Sans les contradictions de la vie ou les enseignements pertinents d’un maître nous ne voulons pas facilement voir ce que nous voyons, ou réaliser comment nous fonctionnons. Il n’y a pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. Ce qui fait dire à Jésus à l’adresse de certains pharisiens. « Si vous étiez aveugles vous seriez sans péché, mais parce que vous dites que vous voyez, vous êtes dans le péché. » (Jn 9, 41) Voilà pourquoi, sans doute, au long des siècles on a multiplié les commandements de la Torah. Il y a bien les dix commandements qui représentent les fondamentaux, mais à côté desquels il y a au total 613 petits commandements. Certes tous ses commandements ont une valeur pédagogique et ne sont pas tous au même niveau. Mais il y de quoi s’y perdre, de quoi s’y enfermer, donc de quoi poser la question : quel est le plus grand ?
Pour guérir de ce risque très grave d’enfermement dans la pratique même de notre religion Jésus répond en réaffirmant ce que tous savent, le cœur de la Torah : aimer Dieu et son prochain. À ceci près que sa réponse signifie que pour aimer son prochain il faut aimer Dieu, il faut l’aimer comme Dieu l’aime et de l’amour même de Dieu qui est La source de l’amour, donc qu’il est impossible d’aimer son prochain sans aimer Dieu en vérité. « Il suffit d’aimer » disait sainte Bernadette.
Pour aimer ainsi, les chrétiens de Thessalonique auquel s’adresse Paul, nous montre le chemin sûr. « Vous-mêmes, en fait, vous nous avez imités, nous et le Seigneur, en accueillant la Parole au milieu de bien des épreuves, avec la joie de l’Esprit Saint. » Être des croyants pétris de la connaissance des Écritures, pour vivre de Dieu et en Dieu. L’autre critère est de mettre le but ultime de sa vie dans l’attente du retour du Christ, non pour se désintéresser de nos tâches terrestres ou de nos pratiques religieuses, mais pour ne pas s’y enfermer. « (Les gens) disent comment vous vous êtes convertis à Dieu en vous détournant des idoles, afin de servir le Dieu vivant et véritable, et afin d’attendre des cieux son Fils qu’il a ressuscité d’entre les morts, Jésus, qui nous délivre de la colère qui vient. » (1Th 1, 9-10) En résumé c’est avoir le cœur dans le cœur de Jésus toujours et partout, par la prière et la connaissance de la Parole de Dieu. Nul ne peut aimer celui qu’il ne connait pas, et attendre au sein de ses activités du quotidien la venue de l’époux dont on ne sait pas l’heure du retour.
Parce qu’ils étaient enfermés dans leur pratique de la Torah, pharisiens et docteurs de la Loi, condamneront Jésus à mort. Puissions-nous ne pas tuer Jésus en nous, bien que nous le confessions, en ne nous laissant pas bousculer par son amour toujours neuf, sa miséricorde infinie, et son exigence de Père qui veut faire de nous des hommes libres.