« Ne craignez point. Allez annoncer à mes frères… » Mt 28, 10

Homélie pour le Lundi Saint

Frère Jean-Dominique Dubois, ofm

 

Le choc est très grand. Trop, sans doute. Les femmes vont au tombeau pour terminer la toilette funéraire de leur maître. Au lieu de pouvoir le servir une dernière fois en sa dépouille mortelle, elle trouve un tombeau ouvert et vide. Un ange les accueille et leur dit de ne point craindre. Jésus n’est pas ici. Elles doivent aller annoncer à ses disciples qu’il est ressuscité et qu’il les attend en Galilée. Pleines d’émotion et de joie elles s’en vont lorsque soudain elles sont rejointes par Jésus lui-même. À son tour il leur dit de ne pas craindre et renouvelle leur mission à l’intention des disciples.

De quoi s’agit-il pour que par deux fois il leur soit dit de ne pas craindre. Le choc de la nouvelle est trop grand, trop beau, incommensurable. Pendant de longs jours ces femmes ont vécu dans l’angoisse d’un drame annoncé. Elles ont vécu les terribles jours de la Passion du Maître. Elles ont vu leur Seigneur défiguré sur la croix, enseveli à la hâte et définitivement enfermé dans son tombeau. Voici qu’au moment de lui rendre les derniers honneurs, elle le rencontre vivant, en chair et en os. Mais tout autre, transfiguré de lumière, présent d’une présence immense qui embrasse la terre au point qu’il peut être là sur le chemin de Jérusalem en même temps qu’en Galilée à une centaine de kilomètres de là. La réalité est bouleversante. Elles croient rêver… Pourtant la joie qui brûle leur cœur de retrouver ainsi leur Seigneur ne les trompe pas. Crainte d’abîmer un tel mystère.

Mystère qui redouble de grandeur en entendant le Maître parler de ses disciples comme de ses frères. Drôle de fratrie qui a trahi, renié, abandonné Jésus le livrant à la colère et à la furie de la foule et des soldats romains. Étrange fratrie réduite à la portion congrue en la seule personne de Jean. Voici qu’elles l’entendent désigner ceux-ci comme étant ses frères avec mission de retrouvailles en Galilée. La Galilée est cette région du Nord d’Israël, là où ils ont tant vécu et peiné ensemble sur des routes poussiéreuses, annonçant sa Bonne Nouvelle et faisant du bien à la multitude cosmopolite de ses routes commerciales. Comment ne pas craindre, d’une crainte d’amour, de ne pas se tromper sur une telle nouvelle, sur une telle réalité ? Elles ont pu légitimement penser qu’elles allaient passer pour des folles auprès des disciples. Comment dire la réalité de la résurrection sans blesser le mystère et sans infidélité ? L’amour véritable craint toujours d’abîmer ce qui est si grand et si profond au cœur de l’homme. La crainte ici n’est pas la peur, mais la délicatesse de l’amour qui ne veut rien abîmer du mystère.

Jésus ressuscité ne vient pas se venger. Jésus ressuscité ne vient pas écraser du poids de leurs péchés les disciples qui l’ont lâché. Jésus ressuscité vient offrir toute la miséricorde de son cœur à ceux qu’il a choisis et qu’il aime infiniment. Ne leur avait-il pas dit : « sans moi vous ne pouvez rien faire ? » (Jn 15, 5) Ces derniers, un peu bravaches, ont fait des grandes déclarations de fidélité. Mais Jésus savait bien qu’ils n’en étaient pas capables. Sans sa douloureuse passion, personne n’est capable du martyr de l’amour. Si Jésus n’avait pas pris sur lui tous nos péchés, nos promesses d’amour seraient vouées à de grands échecs. Le mal qui gît au cœur de l’homme est si profond que « le bien que je voudrais faire je ne le fais pas et la mal que je ne voudrais pas faire je le fais. » (Rm 7, 19) Il fallait que les disciples fassent l’expérience de leur incapacité à aimer leur maître pour recevoir en pure miséricorde son cœur transpercé afin d’aimer à leur tour jusqu’à l’extrême. « La coupe que je vais boire, vous la boirez ; et vous serez baptisés du baptême dans lequel je vais être plongé. » (Mc 10, 39)

Nous sommes baptisés dans la mort et la résurrection du Christ. Nous communions en chaque eucharistie à sa mort et à sa résurrection. Nul ne peut aimer sans le cœur de Jésus en Lui. Tant d’échecs dans les couples, tant de guerres entre nous et entre nations parce que nous ne croyons pas que sans lui nous ne pouvons rien faire.  Nous ne sommes pas assez unis à Lui.

Rien ne pourra nous séparer de l’amour manifesté en Jésus Christ, ni la mort, ni les puissances ni aucune autre créature, dit saint Paul. (Rm 8, 38-39) Jésus est toujours avec nous sur nos routes pour nous pardonner et nous envoyer en mission. À nous de nous laisser rejoindre et habiter par le Maître. C’est pourquoi la messe du dimanche n’est pas obligatoire elle est super nécessaire. Peu importe qu’elle soit au village ou ailleurs. Jésus nous précède en Galilée. Dans son horrible captivité de treize années au fond des geôles communistes, Mgr François Xavier Nguyen a célébré chaque jour clandestinement l’eucharistie et continué d’enseigner son diocèse, grâce à quelques complicités. Il était paradoxalement plus évêque de Saïgon au fond de son cachot que s’il avait été sur son trône épiscopal en sa cathédrale. Des milliers de nos frères vietnamiens lui doivent son sacrifice et la force de sa parole. On n’arrête pas la parole du Christ, ni la mort ni le pire des cachots. Ne craignez pas nous dit Jésus. Vivez de moi là où vous êtes et allez annoncer ma parole à mes frères, je vous précède partout dans le monde.

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« Ils ne savaient pas encore qu’Il devait ressusciter. » Jn 20, 9