« Ils ne savaient pas encore qu’Il devait ressusciter. » Jn 20, 9
Homélie pour la solennité de Pâques
Frère Jean-Dominique Dubois, ofm
Que se passe-t-il en ce lendemain tragique de sabbat ? Les disciples du Nazaréen ont tous fui. Ils sont claquemurés dans la peur d’être pourchassés et massacrés. Marie-Madeleine court au tombeau, avec quelques autres femmes, nous disent les évangélistes, mais pour aller voir un cadavre. Preuve en est qu’elles apportent des aromates, simplement pour terminer la toilette funéraire du défunt. Celle-ci a été à peine commencée, car on était au début du sabbat quand on a enseveli Jésus en hâte. La détresse de ces femmes est si grande qu’elles en oublient d’avertir quelques costauds pour leur rouler la pierre. Auraient-elles pu les trouver d’ailleurs, terrés qu’ils sont dans une panique intérieure et une crainte de représailles. Tout ce petit monde de Jésus ne communie donc en rien aux paroles du Maître sur la résurrection. Non pas qu’ils ne croient pas à la résurrection des morts à la fin des temps, mais ils n’ont pas compris les signes de résurrection faits par Jésus et l’annonce de sa résurrection, laquelle devrait avoir lieu après avoir souffert terriblement. « Ils ne savaient pas que d’après les écritures il devait ressusciter » nous dit saint Jean (20, 9).
Le livre du Deutéronome dit : « Maudit soit celui qui pend au gibet. » (Dt 21, 23) Jésus, pour eux, serait donc maudit. Comment pourrait-il alors être ressuscité par le Seigneur de l’Univers ? La malédiction suprême est sur lui par le type de supplice qu’on lui a infligé. Leur cœur n’a pas oublié les miracles et les prodiges, ni l’enseignement avec autorité. Mais leur lâcheté et leur abandon du maître pèsent lourd sur leur conscience et obscurcissent leur discernement. Le scandale de la croix est trop fort pour soulever la pierre du tombeau de leur peur, tombe du doute et du remords dans lequel ils sont tous enfermés.
Marie-Madeleine trouve le tombeau ouvert et vide. Les linges posés à leur place, signe qu’aucune main humaine n’est venue voler le corps. Celui-ci a comme implosé de l’intérieur pour s’échapper sans qu’aucun des linges de l’ensevelissement ne soient touchés. La résurrection n’est pas un simple retour à la vie, comme pour la petite fille de Jaïre, le chef de synagogue, ou pour le fils de la veuve de Naïm, ou encore pour Lazare. La résurrection du Christ est une transfiguration radicale qui fait que la personne de Jésus est totalement la même, mais totalement autre. Jésus est toujours de chair et de sang, mais désormais pleinement participant à la Gloire de son Père. Il n’a plus besoin de satisfaire les nécessités basiques d’un corps humain, même s’Il le peut toujours. En son corps il vit à jamais de la plénitude de la vie qu’il avait avant de naître du sein de la Vierge Marie. Notre humanité corporelle est entrée totalement dans le monde de Dieu. Nos racines sont au ciel en Jésus ressuscité.
Pour croire cela, il aurait fallu que les disciples communient d’une communion d’âme intime, forte et intégrale, à tout ce qu’ils ont vu et entendu du maître, à tout ce qu’ils ont vécu et partagé de vie quotidienne avec Lui. Mais leur communion était imparfaite, chancelante, hésitante. Communion faite de chutes et de reprises. Souvenons-nous quand Pierre se fit traiter de Satan par Jésus parce qu’il refusait que son maître passe par la croix. (Mt 16, 21-28)
Une seule n’a pas douté. Une seule a partagé une communion d’âme totale et intégrale avec son Fils, son unique : la Vierge Marie, la Mère. C’est pourquoi, dit la Tradition, Jésus l’a visité la première au matin de Pâque. Jésus est venu lui dire toute sa reconnaissance. Il a tellement puisé dans sa foi et dans leur communion d’âme durant sa cruelle passion. Bossuet, commentant la crucifixion, disait de la Vierge Marie, la Mère, et du Père des cieux : « D’un commun accord ils offrent leur commun Fils. »
Marie Madeleine a vu le signe du tombeau vide et des linges. Pierre et Jean courent au tombeau et font le même constat. Nul ne croit, sauf Jean. Pourquoi donc ? Il est le seul à avoir incliné son cœur sur le cœur de Jésus au soir de la cène. La foi, c’est un cœur incliné vers Dieu. La foi, c’est un cœur qui fuit la raideur des pensées orgueilleuses de celui qui a toujours raison. La foi, c’est l’humilité d’un cœur qui n’enferme jamais Dieu dans ses idées et qui se laisse enseigner par l’Esprit Saint. Jean a gardé son cœur incliné vers Dieu, même quand il ne comprenait pas. Il a veillé sur Marie. Il s’est laissé prendre intérieurement par la foi inébranlable de la Mère, jusqu’à la recevoir pour mère de sa foi. Jean n’a pas la preuve de résurrection, car en amour il n’y a pas de preuves. L’amour ne donne que des signes. Les linges posés à leur place ne sont que des signes qui lui suffisent. Son cœur de vrai disciple, incliné vers Dieu, lui ouvre la compréhension du mystère de la foi.
Pierre, le premier futur pape, aux pieds trop lourds par le poids de son reniement, peinent à rejoindre Jean sur la route du tombeau. Bien que celui-ci lui laisse la primeur de son rang pour qu’il entre le premier, Pierre voit, mais reste incroyant. Le péché rend aveugle. Le péché est toujours une atteinte grave à la communion des âmes, voire une rupture de communion. Il faudra aux uns et aux autres les apparitions du Ressuscité. Il faudra recevoir de lui le pardon des péchés et l’Esprit Saint pour que le cœur des apôtres quitte la tombe de la peur et du remords, pour que la communion soit enfin parfaite. Il faudra quarante jours de Pâques couronné par le don de l’Esprit à Pentecôte pour qu’enfin ils soient disciples, pour qu’enfin ils soient avec Lui.
Être chrétien c’est être en communion avec Jésus. Être chrétien ce n’est ni observer des valeurs et des commandements, ni simplement confesser des vérités, du moins pas d’abord, c’est être avec Jésus de cœur, de corps et d’âme. Une seule à la croix et dans l’attente du samedi saint a vécu cela en plénitude, la Vierge Marie, la Mère de Jésus. Peut-être pourrions-nous l’accueillir comme notre Mère afin de grandir dans la foi et de ne plus être retenu par la peur et les larmes dans nos épreuves et nos deuils. Christ est mort pour tous. Christ est ressuscité pour tous. Celui qui communie en vérité au Christ ressuscité est, dans sa vie, victorieux de tout mal et de toute mort.