« L’amour de ta maison m’a perdu. » Ps 68 (69), 10
Homélie pour le 12° dimanche du temps de l’Église (A)
Frère Jean-Dominique Dubois, ofm
André Frossard demande un jour à son ami le pape Jean-Paul II la parole de l’Évangile qui l’habite le plus. Le Saint Père lui répond sans hésiter : « La vérité vous rendra libres. » (Jn 8, 32) Être vrai, connaître la vérité, dire la vérité est très difficile. Sous prétexte de la vérité, nous nous disputons souvent entre hommes. Or notre regard est partiel, notre connaissance sur cette terre est partielle. Jésus est « le Chemin, la Vérité et la Vie. » ( Jn 14, 6) Dieu seul est la vérité. Jésus ne dit jamais avoir la vérité. Il est la vérité. Il nous invite à cheminer avec Lui pour connaître la Vérité qu’il est. Or l’Amour seul est vérité. J’aurais beau avoir objectivement raison, sans l’amour, ma vérité peut être mortelle. « Cessez de vouloir avoir raison, dit un prédicateur, vous auriez tort d’avoir raison. »
De tout temps les hommes cherchent la vérité. Or paradoxalement, de tout temps, les hommes combattent aussi la vérité. Dans les millénaires qui ont précédé la venue du Christ, les hommes cherchaient la vérité en restant ouverts à la nouveauté. Ainsi les grecs avaient un autel au dieu inconnu (cf. Ac 17, 23). L’avènement du christianisme, confessant l’accomplissement du monothéisme dans la personne de Jésus, a, d’une certaine manière, rendu plus conflictuels les rapports entre religions. Il a fallu deux mille ans pour que l’Église proclame ouvertement dans un concile (cf. Vatican II) la liberté de conscience, comme un droit sacré voulu par Dieu, bien qu’elle l’enseignât déjà depuis longtemps par de grands maîtres. Le drame de notre société occidentale est d’avoir évacué Dieu. Depuis la Renaissance on ne comprend plus l’homme à partir de la création, mais la création à partir de l’homme. La philosophie des droits de l’homme a évacué les droits de Dieu. L’homme moderne est seul avec lui-même pour se comprendre. Où est la vérité de l’homme ? Les idéologies cherchent à y répondre pour mener trop souvent au goulag. L’homme moderne a perdu la boussole de la vérité. « Qu’est-ce que la vérité ? » demanda Pilate à Jésus (Jn 18, 38). L’humble Benoît XVI avait pour devise de son blason épiscopal « Coopérateur de la vérité. »
Jérémie le prophète crie vers Dieu dévoré par l’amour de Dieu. Pour avoir proclamé la vérité de Dieu à ses contemporains, pourtant ses frères en religion, ceux-ci l’ont persécuté jusqu’à vouloir le faire mourir dans une citerne. Jésus avertit ses disciples que de dire la vérité reçue de lui les conduira au martyre. Jésus lui-même sera crucifié par pure jalousie. Pourquoi cherchons nous toujours à nous justifier dès que quelqu’un nous dit une vérité difficile à entendre ? Parce que nous sommes d’incorrigibles orgueilleux. Nous ne savons pas que nous ne voulons pas savoir. Quand bien même on fait de grandes déclarations pour demander que la vérité soit faite, nous sommes capables d’écraser le premier qui nous dira la vérité, si celle-ci nous dérange, ou au moins de l’ignorer, pour n’en faire qu’à notre tête. « Le cœur [de l’homme] est rusé plus que tout, et pervers, qui peut le pénétrer ? Moi, Yahvé, je scrute le cœur, je sonde les reins, pour rendre à chacun d'après sa conduite, selon le fruit de ses œuvres. » (Jr 17, 9-10) Dieu seul est vérité. Seul celui qui chemine humblement avec Dieu connaîtra la vérité. « Lequel des prophètes vos pères n'ont-ils point persécuté ? Ils ont tué ceux qui prédisaient la venue du Juste, celui-là même que maintenant vous venez de trahir et d'assassiner, vous qui avez reçu la Loi par le ministère des anges et ne l'avez pas observée. » (Ac 7, 52-53) Notre société contemporaine est tellement oublieuse du Dieu, Chemin, Vérité et Vie, qu’elle en est arrivée au massacre des innocents. Voyez comment l’enfant est devenu l’objet d’un projet ou l’objet de crimes abjectes. L’enfant n’est plus un don qui dit Dieu. Or nul ne vient au monde sans que Dieu le veuille. L’enfant est toujours une promesse de vie, une espérance de vérité, la vérité que l’amour dont il est né est plus grand que tout et ne peut jamais se réduire à une vérité ou une idéologie quelconque. Nous n’avons pas droit à l’enfant. C’est l’enfant qui nous oblige. L’enfant oblige à vivre en vérité, c’est pourquoi il dérange. Encore faut-il comprendre que la vérité se reçoit, elle ne se prend jamais.
Voilà pourquoi tous les chercheurs de Dieu, tous les humbles passionnés de marcher sur les chemins de la vérité seront aujourd’hui persécutés, à commencer par les enfants. Dans un camp de la mort certains se demandent où est Dieu ? Un homme répond en montrant un enfant agonisant au bout d’une corde : il est là… Dieu est à nouveau crucifié chaque fois qu’un enfant meurt en raison de la vérité qu’il est, quand bien même cet enfant serait un adulte qui a osé dire la vérité avec son cœur d’enfant.