« Laisse faire… ainsi il convient d’accomplir toute justice. » Mt 3, 15
Homélie pour la fête du Baptême du Seigneur (A)
Frère Jean-Dominique Dubois, ofm
« Laisse faire pour le moment, car il convient que nous accomplissions ainsi toute justice. »[1] Réponse surprenante de Jésus à la protestation de son cousin. Jean le baptiste reconnaît celui qui vient sauver le monde du péché et de l’injustice. Le prophète ne peut pas baptiser celui qui sauve. Or c’est en se laissant baptiser que le Christ nous sauve. Quel mystère !
Au quotidien de nos vies nous réclamons la justice. Mais qu’est-ce que la justice ? Que dit Dieu de la justice ? Nous voudrions tellement une justice parfaite. Dieu seul est le chemin pour enseigner cette justice. Sur ce chemin nous sommes déroutés, surpris, désappointés, jusqu’à connaître parfois la colère de Job. Contemplons Jésus venir au Jourdain. Voyons Jean le baptiser comme un simple homme pécheur.
À Noël Dieu se manifeste tout petit enfant né du sein de la Vierge Marie. Jean le Baptiste en a tressailli de joie dans le sein de sa mère Élisabeth, suscitant le Magnificat de Marie, la mère du Sauveur. La justice de Dieu c’est un embryon totalement dépendant de l’intimité de sa mère et des hommes. La justice de Dieu est dans la miséricorde chantée par la Mère du Christ. « Il se souvient de sa miséricorde, de la promesse faite à Abraham en faveur de sa race à jamais. » [2] La justice de Dieu c’est son humilité.
Lors de son baptême au Jourdain l’envoyé de Dieu, le Christ Messie, se fait tout petit, non plus dans les eaux de sa maman, mais dans les eaux de la terre entière que représentent les eaux du Jourdain. La justice de Dieu est dans l’obéissance à la terre telle qu’il l’a créée, autant que dans l’obéissance au prophète envoyé par Dieu pour baptiser les hommes. Jean le baptiste s’adresse en effet à toutes les populations juives et non juives qui traversent ce pays, croisement des routes de commerce du Moyen Orient. Jean invite tout homme à l’humilité de la repentance. La justice est dans l’humilité du silence d’un cœur qui écoute son Dieu.
Si Dieu se fait si petit au sein de sa mère, comme au sein de la terre, si Dieu se fait l’un des plus misérables pécheurs des bords du Jourdain, c’est que tout ce qui concerne la terre et les hommes concerne Dieu. Il faut être grand pour se faire petit. Il faut être Dieu pour se faire enfant. Il faut être juste pour faire miséricorde. La justice de Dieu c’est sa miséricorde.
Jésus dit à son cousin qui proteste : laisse faire ; toi et moi nous allons ainsi accomplir toute justice. La justice de Dieu c’est de dire à tout homme qu’il est infiniment aimé. La justice de Dieu n’est pas d’abord de nommer le péché, le manquement à l’amour, mais l’amour qui chérit l’enfant de sa création. « Tu as du prix à mes yeux… j’ai inscrit ton nom sur la paume de mes mains » dit Dieu. [3] « Laisse faire », c’est la justice de Dieu qui dit à tout homme : laisse-toi aimer d’un amour éternel, celui de ton Dieu qui t’a créé au sein de ta mère.
En Jésus qui se laisse baptiser, Dieu a pris les chemins de l’homme pour inviter l’homme à prendre les chemins de Dieu. Telle est la justice de Dieu. Un père peut-il donner un scorpion à son enfant qui lui demande un œuf. [4] Un père ne peut que rejoindre et soulager son enfant du fardeau trop lourd qui l’écrase. La justice de Dieu est venue prendre le péché des hommes pour le porter à la miséricorde du Père. Nul ne peut prendre le fardeau de son prochain sans se faire proche de lui, sans être de sa race, à égalité avec lui. La justice de Dieu s’est faite homme pour que l’homme soit fait Dieu par la miséricorde divine. Le miséricorde ne veut-elle pas dire en hébreu : le sein de la femme ? L’enfant est celui qui se laisse faire dans le sein de sa mère pour devenir homme. « Laisse faire » dit Jésus à Jean le baptiste. Le baptême de Jésus, c’est l’Enfant Dieu qui assume la condition humaine avec son péché pour laisser Dieu le Père tisser par sa miséricorde la vie éternelle de l’humanité. L’Esprit Saint ne peut que se réjouir et s’engouffrer aux profondeurs des eaux de cette nouvelle naissance de l’humanité entière, en Jésus qui se laisse baptiser pour accomplir toute justice par son humilité.
[1] Mt 3, 15
[2] Lc 1, 55
[3] Is 49, 16
[4] Lc 11, 11