« Inclinant la tête, il remit l’Esprit. » Jn 19, 30
Homélie pour le Vendredi Saint
Frère Jean-Dominique Dubois, ofm
De quoi Jésus est-il mort ? De la crucifixion, me direz-vous. Qu’en est-il vraiment, puisque Jésus affirme sans ambages que « sa vie nul ne la prend, c’est lui qui la donne. » ( Jn 10, 8) La liturgie proclame que « la mort est morte sur la croix », soit que l’amour a vaincu l’enfer. Or les faits de la passion manifestent que l’horrible supplice de la crucifixion a eu raison de la vie de Jésus, l’enfermant bel et bien au tombeau. Si la mort par crucifixion a eu raison de Jésus, nous ne sommes pas sauvés. Si l’amour a vaincu la mort de la crucifixion, nous pouvons recevoir l’Esprit du Fils bien-aimé du Père et ressusciter avec Lui. Qu’est-ce donc qui se joue en ce duel cruel de Jésus et de la mort infligée ?
Pour comprendre il faut faire un peu d’archéologie, au-delà des représentations artistiques qui ne cherchent pas à reproduire la matérialité des faits mais leur sens. La crucifixion est un vieux supplice de l’antiquité, repris par les romains pour terroriser les populations locales. Un supplice particulièrement sadique. Le condamné, pendu au bois de la croix, souvent affaibli précédemment par la flagellation, est conduit à agoniser plusieurs jours avant de pouvoir mourir. Les clous percent les poignets, et non la paume des mains, offrant un appui pour se hisser. Sur les pieds, croisés l’un sur l’autre, le clou perce entre les métatarses, offrant un autre point d’appui au condamné. Le crucifié, poussant sur ses pieds et tirant sur ses mains, peut de la sorte reprendre sa respiration et éviter l’asphyxie mortelle. Ce jeu ne dure forcément pas moins de trois jours, jusqu’à l’heure où le pendu finit par mourir d’épuisement par asphyxie, totalement tétanisé, raide comme un morceau de bois.
Avant les trois jours minimales d’agonie, Pilate donne l’ordre de retirer les corps en croix en raison du shabbat. Le soldat romain, commandant de l’exécution, arrive à Jésus pour lui briser les jambes, raccourcissant ainsi l’agonie. Il trouve le « roi des juifs » déjà mort. Ce vieux briscard des légions romaines connait son métier. Il n’en croit pas ses yeux. Jésus ne peut pas « techniquement » être déjà mort. Une autre raison l’a conduit de vie à trépas. La tradition chrétienne parlera de sa conversion en la personne de saint Longin.
Qu’est-il donc arrivé à Jésus pour qu’il meure, non de la crucifixion, mais à travers la crucifixion ? Sa mort est une mort d’amour. Seul l’amour a fait passer Jésus de ce monde au Père. Sa mort est une mort volontaire. Un amour fou a brisé en elle-même la mort séparation, cette mort due au péché originel lequel disloque, désharmonise la création et l’homme en lui-même.
Quand nous voyons souffrir quelqu’un que nous aimons, si nous pouvions prendre sur nous sa souffrance pour l’en délivrer, nous le ferions. Ce que l’homme ne peut faire, Dieu seul peut le faire, car Lui seul a le pouvoir de création. Jésus a pris sur lui tous les péchés des hommes, du premier péché commis au dernier qui sera commis. Sans aucun péché de sa part, Jésus « s’est fait péché » pour la multitude des hommes. (2 Cor 5, 21) À l’heure de sa passion Jésus est englouti dans l’océan des péchés des humains. À l’heure de la crucifixion Jésus est un gethsémani, cette double meule de pierre avec laquelle on presse les olives pour faire de l’huile. Lui l’infiniment pur, Lui l’infiniment Fils porte en lui-même toute la boue de nos impuretés, tous nos actes de désobéissance que sont nos péchés. Il porte en son intimité d’âme l’inverse absolu de ce qu’il est. Il est broyé en son âme par les péchés comme les olives dans le gethsémani. Mettez une jeune fille de pureté, de lumière et de chasteté dans un bouge de prostitution et voyez l’effet que cela lui fait. Par cette identification au péché, à tous nos péchés, Jésus ne voit plus la face du Père. Car le péché n’a pas de part avec la divinité. Le péché ne rentre pas au paradis. Seuls les pécheurs pardonnés rentrent au paradis. Sur la croix, disent les pères de l’Église : « Dieu contre Dieu a pris le parti de l’homme ». Dieu le Fils a pris le parti de l’homme contre Dieu le Père. « Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné ? » crie le Fils crucifié. Le Père n’a pas rejeté son Fils. Il attend l’amour du Fils. Sur la croix, avant la mort inévitable par crucifixion, Jésus devenu « péché » pour nous, est entrainé dans les enfers. À ce moment d’un engloutissement fatal, en un suprême sursaut, Jésus pose un acte infini d’obéissance et de confiance filiale absolue en son Père : « Père entre tes mains je remets mon esprit. » (Lc 23, 46) Jésus incline alors la tête non parce qu’il n’a plus de souffle. Jésus incline la tête volontairement comme un enfant s’endort sur le cœur de son Père. Jésus meurt volontairement d’amour, redonnant à la mort ce qu’elle aurait toujours dû être, un passage d’amour, une pâque d’abandon à l’amour infini. L’obéissance d’amour, la confiance filiale en Dieu le Père, fait passer Jésus de ce monde à son Père. Cet acte infini de salut est plus fort que toutes nos désobéissances qui conduisent à la mort séparation.
La crucifixion n’a pas eu raison de Jésus. Jésus a eu raison de son supplice mortel et de la mort qui nous sépare de Dieu et les uns des autres. « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. » (Jn 15, 13) Dieu, en Jésus, a pris le parti de l’homme jusqu’à assumer la condamnation méritée par nos péchés incessant de désobéissance, de prétendue liberté qui veulent n’en faire qu’à leur tête. « Tout fils qu’il était, Jésus, de ce qu’il souffrit apprit l’obéissance. » (He 5, 8-9) La mort victorieuse de Jésus nous enseigne que la vraie liberté n’est pas de faire ce que l’on veut des dons reçus, mais de consentir par amour à ce qui nous est offert par amour.
Du sein de la Vierge Marie à sa mort en croix Jésus a toujours vécu comme un enfant abandonné à la volonté de son Père. Il fallait le génie spirituel de sainte Thérèse pour le comprendre. Voilà pourquoi la petite carmélite voulut s’appeler « de l’Enfant Jésus et de la Sainte Face. » La sainte normande nous enseigne la petite voie de l’enfance qui est la voie royale du paradis de l’amour, lequel se reçoit et se donne en pure gratuité. Aujourd’hui, personnellement et en communauté d’humanité, où en sommes-nous de l’obéissance à tous les dons reçus de Dieu : la création, la vie humaine de la conception à la mort, les nombreux talents reçus, et tout le reste ? L’avenir du monde dépend de notre réponse à tous, une réponse pétrie d’obéissance d’amour à notre Dieu d’amour.