« Je vous laisse la paix ; c’est ma paix que je vous donne. » Jn 14, 27

Homélie pour la messe de la paix, célébration de l’armistice de 1945

Frère Jean-Dominique Dubois, ofm

 

8 mai 1945, fin d’un siècle de conflits, si l’on inclut la guerre de Crimée et la guerre franco-russe. Que n’a-t-on pas compris pour se déchirer à si grande échelle et de façon si meurtrière ? Du jamais vu dans l’histoire des civilisations ! Or, voici que la situation géopolitique actuelle ressemble à un frottement de plaques tectoniques, prélude probable à des tsunamis d’aussi grande ampleur. Que n’avons-nous toujours pas compris ?

La réponse est-elle dans les romans de John Tolquien, dont la fameuse saga du « Seigneur des anneaux ? » L’écrivain britannique a puisé dans les anciennes mythologies européennes. Il met en scène l’éternel et terrible combat entre les forces du mal et l’humanité. Sa plume décrit de façon redoutable la puissance du mal dans sa lutte contre la lumière. Le cœur de l’homme assoiffé de domination est une porte facile d’entrée à ce mal. En témoigne « Le triomphe de la volonté » le film emblématique de propagande d’Hitler, reprise intégrale de la philosophie nihiliste de Nietzsche.

Ainsi certaines idées sont mortifères. Érigées en système, elles forment des idéologies guerrières. L’Europe du 19° siècle, toutes nations confondues, fut aux prises avec le racisme, le nationalisme et l’antisémitisme. Règne de la prétendue supériorité de la race et de la nation sur les autres races et les autres nations. S’y ajoutait la recherche d’un bouc émissaire pour expliquer le mal. Ce fut un antisémitisme gravissime, nourri, entre autres, par un brulot intitulé « Le protocole des sages de Sion. » Les dictateurs vont s’en nourrir. Ce triste livre est aujourd’hui encore traduit en de nombreuses langues, continuant de distiller son venin.

Dieu n’a pas abandonné son peuple. Il a suscité les prophètes de ce temps. Saint Jean-Paul II a subi deux totalitarismes en tant que citoyen polonais et chrétien : le nazisme et le communisme. Ces deux humanismes athées prétendaient faire le bonheur de l’homme sans Dieu. Ce furent les goulags, les camps d’extermination, la deuxième guerre mondiale et la guerre froide. Karol Wojtyla, avec sa capacité intellectuelle de trois étudiants, a travaillé tous les philosophes de l’époque pour comprendre la racine du mal. Sa réponse à la guerre est tout entière dans son célèbre appel, lancé au début de son pontificat : « N’ayez pas peur ! Ouvrez, ouvrez toutes grandes les portes au Christ ! À sa puissance salvatrice ouvrez les frontières des États, les systèmes économiques et politiques, les immenses domaines de la culture, de la civilisation, du développement. N’ayez pas peur ! Le Christ sait « ce qu’il y a dans l’homme » ! Et lui seul le sait ! » [1]

Pour vaincre les fausses promesses de grands soirs fantasmés, ce géant de pape philosophe n’a cessé d’enseigner à temps et à contretemps. Il a pourchassé les idéologies mensongères dont l’actuel totalitarisme de nos esprits occidentaux, un totalitarisme pire que celui des camps nazis ou des goulags, le relativisme. Dans ce système dominant de pensée, toute référence à une autorité philosophique ou morale extérieure à l’homme est bannie. L’homme livré à lui-même fait la loi par consensus. Or le consensus d’un jour peut être détruit demain par un autre consensus, puisque tout est relatif et sans référence stable… Le wokisme, la racisation, la non-différenciation des sexes, la marchandisation du corps, la domination de l’homme aux premiers instants de la vie comme au terme de sa vie, le non-respect des cultures propres, tout cela n’est aujourd’hui qu’un fruit vénéneux du relativisme absolu, lequel pourrait bien porter en germe les conflits futurs. Le grand romancier russe Fiodor Dostoïevski a averti du danger dès 1840. Il affirme que lorsque l’homme n’aura plus Dieu pour fondement il aura froid. Il se jettera sur son semblable dans la guerre ou l’érotisme. Nous le vivons depuis plus d’un siècle.

L’urgence de l’heure est de méditer la parole du Christ avant sa passion. « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. Je ne vous la donne pas comme le monde la donne. » (Jn 14, 27) Comment le monde donne-t-il la paix ? Essentiellement par un équilibre des rapports de force, équilibre résumé dans le vieil adage : « Si tu veux la paix, prépare la guerre. » Adage inscrit au fronton de l’école française de guerre. Cet équilibre des forces trouve sa réalisation maximale aujourd’hui dans le redoutable équilibre de la terreur. Nous avons accumulé un arsenal nucléaire capable de détruire plusieurs fois la planète. Lors de la chute de l’Union soviétique en 1991, l’équilibre de la guerre froide a été rompu sans qu’un nouvel équilibre soit trouvé. Nous voilà donc face à un risque nouveau de guerre à grande échelle.

La réponse de Jésus n’est pas dans un équilibre des forces, mais dans la puissance de la faiblesse, la puissance de son amour, seule force de création. Jésus est l’héritier d’un peuple qui a fait l’expérience de deux mille ans d’histoire d’amour et de trahisons. Le Dieu Unique des patriarches et des prophètes a poursuivi inlassablement de son amour et de sa miséricorde un peuple infidèle et endurci de cœur. Le peuple d’Israël témoigne ainsi de lui-même. C’est pourquoi l’attente messianique fut l’attente de ce que Dieu ferait pour guérir le cœur de l’homme. Jésus est venu vaincre le mal à la racine. Jésus est venu vaincre le démon l’auteur du mal (1 Jn 3, 8), puissance du mal si bien décrite dans l’œuvre du Seigneur des anneaux. L’homme est bon en lui-même, mais il a en lui la blessure qui peut le transformer en un loup pour son semblable, n’en déplaise à Monsieur Rousseau et son mythe du bon sauvage. C’est pourquoi la paix que Jésus donne c’est lui-même en personne. « En sa personne il a tué la haine »proclame saint Paul. (Eph 2, 16) Par son union à l’homme le Christ accomplit l’homme. Il lui apporte la paix que nul ne peut lui ôter, la paix du cœur, victorieuse des racines du mal en l’homme que sont la soif immodéré de pouvoir, d’avoir et de savoir. Nos valeurs, nos institutions, nos structures sociales et nos armées ne suffiront pas à nous sauver, pour nécessaires qu’elles soient. Jésus Christ est l’unique rédempteur de l’homme. À toutes nos œuvres humaines Jésus vient insuffler une vraie humanité source de paix.

En 1917 la Vierge Marie apparaît à Fatima, après les apparitions, en 1916, de l’ange de la Paix, l’ange du Portugal. La Mère de Dieu annonce la fin imminente de la guerre, mais elle avertit qu’une deuxième guerre plus terrible aura lieu, si l’on ne fait pas ce qu’elle demande, à savoir, prier et faire pénitence. Bien qu’elle nous ait déjà instruit, en 1858 à Lourdes, de revenir à la source qu’est son Fils Jésus, nous n’avons pas écouté notre Mère. La deuxième guerre mondiale a été plus terrible dans l’horreur que la première. 

C’est un 13 mai, jour anniversaire de la première apparition de Fatima, que Jean-Paul II échappe, par la main de Marie, à une balle meurtrière. Qui avait intérêt à tuer Karol Wojtyla, sinon la puissance du mal, source des idéologies mensongères de l’époque, idéologies démasquées par la parole de vérité de ce grand homme. Le Saint Père est venu en remerciement offrir cette balle à la couronne de la Vierge de Fatima. Les papes Jean-Paul II et Benoît XVI nous ont avertis combien les apparitions de Fatima sont toujours d’actualité, même si les messages en sont tous accomplis. Frères et sœurs, ne nous laissons pas égarer, la paix dans le monde dépend d’un profond retour au Christ, par le cœur et par l’intelligence de la pensée. Le Christ seul est notre paix, source unique de la paix qui guérit les cœurs d’où partent toutes les guerres. 

[1] Jean-Paul II. Homélie d’intronisation de son pontificat, le 22 octobre 1978

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