« Que, là où je suis, vous aussi, vous soyez. » Jn 14, 3
Homélie pour le 5 dimanche de Pâques (A)
Frère Jean-Dominique Dubois, ofm
À la veille de la Pâque juive, les apôtres sont profondément troublés. La tension monte à Jérusalem au sujet de leur Maître. Les chefs des juifs lui en veulent à mort. De surcroît Jésus déconcerte absolument ses disciples tant il ne semble pas vouloir éviter cet affrontement qui risque de lui coûter la vie. Aussi Jésus les enseigne une dernière fois leur livrant l’âme de son âme. La peur saisit néanmoins les apôtres, car ils pressentent le drame de la disparition du visage du bien-aimé. Comment pouvoir vivre sans Lui ? Comment ne pas perdre cette présence si nourrissante ? Le trésor de cette vie si intense de trois années de ministère, faite de tant signes et de miracles débordants de vie, d’enseignement si lumineux, ce trésor n’aurait-il été donné pour rien ? Voyons notre propre expérience, désemparés que nous sommes devant la disparition prochaine d’un être très aimé. Fréquemment nous affirmons que la personne nous manquera à jamais, comme si la personne en question allait retourner au néant. Nous parlons du défunt comme d’une perte.
Jésus est venu mettre fin à la mort séparation pour ne nous laisser que la mort communion. « Que votre cœur ne se trouble pas ! vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. Dans la maison de mon Père, il y a de nombreuses demeures ; sinon, je vous l'aurais dit ; je vais vous préparer une place. Et quand je serai allé et que je vous aurai préparé une place, à nouveau je viendrai et je vous prendrai près de moi, afin que, là où je suis, vous aussi, vous soyez. Et du lieu où je vais, vous savez le chemin. » (Jn 14, 1-4)
L’apôtre Philippe, tout décontenancé, lui demande alors quel est ce chemin mystérieux. Jésus est le chemin, la vérité et la vie. La foi en Jésus nous mène à son cœur pour être dans la vérité et vivre. La foi est la lumière de l’âme qui nous découvre le visage de Jésus. On peut vivre longtemps à côté de quelqu’un sans jamais vraiment le connaître, tout simplement parce qu’on n’a pas établi un rapport de confiance. La foi seule révèle la personne bien-aimée à notre cœur. Dans la foi seulement il peut y avoir don réciproque. Le don de soi, animé par la foi, ouvre à la connaissance du visage intime de l’autre. Jésus nous découvre le visage du Père avec lequel il ne fait qu’un.
Nombreux sont les chemins pour vivre la foi, mais un seul chemin mène au Père, c’est Jésus. Le mystère de la foi dans la vie des saints a emprunté bien des voies différentes, mais tous ont marché par le seul chemin qui mène au Père, la foi. Ainsi y-a-t-il plusieurs demeures dans la maison du Père. L’apôtre Pierre n’est pas l’apôtre Paul, Jacques n’est pas Philippe. Leurs itinéraires vont bien être un itinéraire d’apôtre mais par des sentiers si différents. Pourtant, tous, ils sont animés de la même foi. Par la foi et par l’espérance, laquelle est la foi en marche, nous habitons le cœur de Jésus. En Jésus seul nous trouvons notre demeure propre, unique, irremplaçable. Alors le visage bien-aimé peut bien disparaître à nos yeux de chair, nous le verrons par les yeux de la foi. L’être aimé n’est pas perdu. Il est plus intime à nous-mêmes que nous-mêmes. « Pourquoi cherchez-vous le Vivant parmi les morts? » diront les anges aux saintes femmes. (Lc 24, 5) Nos défunts nous sont infiniment plus proches à l’eucharistie que dans nos cimetières. Ils vivent dans le Christ ressuscité. La foi nous manque pour croire que nous ne perdons rien à la mort d’un être cher. Nous gagnons tout, au contraire, si du moins nous acceptons le chemin de la croix.
Jésus va en effet dérouter, pour ne pas dire effrayer, ses apôtres en acceptant volontairement la crucifixion. Voir le visage bien-aimé si défiguré demande une immense foi. Croire que la nuit du tombeau n’est pas une perte mais le trésor qui nous mène au Père n’est pas évident. Pourtant l’expérience montre que, dans nos vies humaines, c’est lorsqu’on a été l’objet d’une immense confiance que l’on est arrivé à faire des actes héroïques ? N’est-ce pas aussi parce qu’on a fait confiance qu’on a pu entreprendre de grandes choses.
« Croyez m‘en ! Je suis dans le Père et le Père est en moi. Croyez du moins à cause des œuvres mêmes. En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui croit en moi fera, lui aussi, les œuvres que je fais ; et il en fera même de plus grandes, parce que je vais vers le Père. » (Jn 4, 11-12)