« Il n’est pas ici. Il est ressuscité… » Mt 28, 5-6
Homélie pour la Vigile pascale
Frère Jean-Dominique Dubois, ofm
Le maître est mort de la mort la plus ignominieuse qui soit, la crucifixion. La Loi dit en effet au livre du Deutéronome : « Maudit quiconque pend au gibet. » (Ga 3, 13) Jamais on n’avait vu tant de merveilles en Juda et Galilée. Jamais on n’avait entendu pareil enseignement avec autorité. Le boiteux marche, le sourd entend, le muet parle, les morts ressuscitent et les démons sont chassés. Pourquoi ? Pourquoi donc cette condamnation injuste du plus beau des enfants des hommes ? Sur le lieu du supplice, Jésus crucifié, qui n’a plus visage humain, laisse paraître encore la bonté de son cœur. Sa façon de mourir en priant pour ses bourreaux convertit le larron et le chef romain de l’exécution. Pourquoi l’avoir crucifié ?
Avec Pierre et tous les apôtres nous avons tous dit : non cela ne t’arrivera jamais. Et Jésus nous a répondu en la personne de Pierre : « Passe derrière moi Satan tes pensées ne sont pas de Dieu, mais des hommes. » (Mt 16, 23) Nous refusons la souffrance et les épreuves, nous accusons Dieu, nous préférons un monde de bisous nounours, monde de tranquillité religieuse et de consommation à outrance, quand des populations entières sont sous les bombes, et de nombreuses communautés chrétiennes sont, aujourd’hui même, martyrisées à grande échelle. Nous nous plaignons que nos églises se vident, mais qui veut obéir à toutes les exigences de l’Évangile ? Qui est prêt à mourir martyr ? Nous voulons bien ce soir communier au Roi des martyrs, mais qui est prêt à donner sa vie pour le Christ ? Avouons que notre Europe a renié ses racines chrétiennes et vit une apostasie généralisée. Il est facile de trouver des coupables, plus difficile de faire son examen de conscience pour se demander à quel sacrifice je suis prêt dans ma vie pour participer à la croix de Jésus. Seule la croix de Jésus et des chrétiens sauvent le monde.
Frères et sœurs nous ne sommes pas meilleurs que les apôtres, enfermés dans la peur, la lâcheté et le reniement. Jésus est mort sur la croix comme le pire des damnés de la terre. Seule Marie-Madeleine, la Vierge Marie et quelques laïcs fidèles étaient là. Le futur premier pape, les futurs évêques et prêtres étaient aux abonnés absents. Le peuple se frappaient la poitrine un peu tard, après s’être laissé manipulé pour réclamer sa condamnation dans un procès non légitime. Pourquoi ? Pour une seule raison : la jalousie. Pilate le constate, quelle que soit sa lâcheté de n’avoir trouvé en Jésus aucun motif de condamnation. La jalousie, c’est désirer le bien que font les autres. Être jaloux c’est blasphémé contre Dieu, car nul ne peut faire le bien sans la grâce de Dieu.
Que fait donc Jésus dans son tombeau pour réunir son Église ? Car l’entreprise des petits pécheurs de Galilée et les foules suiveuses sont bien piteuses en cette veille de sabbat. Il n’en reste quasiment rien. La seule trace de son passage sur terre git au fond d’un tombeau neuf à deux pas du Golgotha et de Jérusalem. Le cadavre n’est même pas embaumé correctement car il fallut faire vite pour l’ensevelissement avant le commencement de la fête de la Pâque. Des fidèles de fidèles, quelques saintes femmes, veulent au moins accomplir les derniers gestes funéraires. Dès la première heure, au lendemain de sabbat, elles courent au tombeau oubliant dans leur douleur d’entrainer quelques gaillards costaux pour rouler la pierre. Inutile, deux anges de lumière les accueillent. Le tombeau est vide. Il est ressuscité. Il les précède en Galilée.
Que fait donc Jésus dans ce vide abyssal de la peur qui étreint les cœurs, qui a chassé tout espoir de gloire messianique, qui a laissé son Église se déliter en de vulgaires lâchetés ? Jésus dort du sommeil du juste. Il vit l’abandon suprême de la mort vaincue, qui n’est plus désormais retour au néant, mais passage dans le cœur du Père, lequel lui a donné mission de donner la vie et de la donner en abondance. Jésus git sans vie au fond de son tombeau, mais il repose dans la vie suprême du Père des cieux, créateur de l’homme et des mondes. Il a tout dit, tout donné de lui jusqu’à la moindre goutte de sang et d’eau de son corps exsangue. Tout de Lui est entre les mains du Père. Son corps est en attente, son cœur est au Père.
Sans aucun témoin, le Père arrache son Fils à la mort. Le corps du Bien-Aimé ressuscite en une sorte d’implosion qui laisse les bandelettes et le suaire à leur place. Signe qu’aucune main humaine n’est venue voler le corps. Le Père transfigure son Fils, homme et Dieu. Désormais notre humanité est aux cieux par le Christ. La pierre est roulée par la main du Créateur et des anges qui le servent. En son corps Jésus a vaincu la mort qui séparait Dieu des hommes depuis le péché originel. Jésus est ressuscité autant qu’il ressuscite. « Ma vie nul la prend, c’est moi qui la donne. » - « J’ai le pouvoir de la donner et le pouvoir de la reprendre. » (Jn 10, 8 ; 18)
La première personne visitée est sa Mère, la Mère. Les évangiles ne le rapportent pas, car elle est la seule disciple à n’avoir pas douté de la résurrection de son Fils. Marie est restée debout au pied de la croix. Debout c’est la station du croyant. Les gardes sont tombés à terre en allant chercher Jésus à Gethsémani. Les apôtres sont tombés de peur et de lâcheté. La foule est tombée dans le remords sans repentance. Jésus a affronté les ténèbres de la non-foi de tous les siens. Seule Marie a veillé dans une foi inébranlable et une espérance folle, contre toute espérance. Le sommet de la foi d’Abraham, c’est la foi de Marie. Nul besoin de signe pour elle, malgré le glaive qui a transpercé si douloureusement son cœur. La communion entre le Cœur sacré du Fils et son cœur Immaculé est totale. Jésus retrouve sa Mère dans la plus pure intimité pour lui dire toute sa reconnaissance. Il a tant puisé dans sa foi et sa prière durant sa douloureuse passion.
Quant aux disciples et aux apôtres, pour les sortir des tombeaux de la peur et du manque de foi, Jésus envoie quelques humbles femmes. Ceux-ci ne les croient pas. Ils courent au tombeau pour constater le vide. Seul Jean est croyant. Jésus leur apparaît au Cénacle toute portes verrouillées. Il déverrouille les cœurs et non les portes du bâtiment. Il leur montre ses mains et ses pieds transpercés pour qu’ils ne pensent pas à un fantôme. Ce qu’ils n’ont pas voulu accepté dans la foi, la croix, l’abaissement du Fils de l’homme, le salut par l’humiliation extrême, ils le touchent de leurs yeux et de leurs mains. Les plaies ne les accusent pas. Jésus dit : j’ai vécu cela pour vous. Vous êtes pardonnés. Soyez-vous aussi ressuscités en recevant mon Esprit. Je vivrai désormais en vous comme vous vivez en moi. Inutile de rester à Jérusalem, je vous précède en Galilée, c’est-à-dire auprès de tous les hommes mes frères qui ont besoin comme vous de guérison et de miséricorde.
Devant la croix et les épreuves nous tombons, nous lâchons, nous trahissons le Christ. Si bas qu’un homme puisse tomber cependant, Jésus est tombé plus bas encore en sa douloureuse passion pour relever cet homme avec Lui et en faire son apôtre. Jésus Ressuscité ne nous demande pas nos péchés il les a déjà pris sur Lui. Il vient quêter notre oui en nous demandant : « Veux-tu être comme moi ? » En confessant sa résurrection nous confesserons nos péchés pour en faire avec Lui la source de la charité pour tous les hommes. Avec Lui nous prendrons les misères des hommes, nos frères. La croix ne sera plus un obstacle, mais un chemin de liberté qui mène à la vie éternelle pour tous. Le Christ est mort pour tous. Le Christ est ressuscité pour tous.