« Il a rendu libres tous ceux qui … passaient leur vie dans une situation d’esclaves. » He 2, 15
Homélie pour la fête de la Présentation du Seigneur
Frère Jean-Dominique Dubois, ofm
Comment a-t-il fait ce noble vieillard Syméon pour reconnaître ce tout petit enfant parmi des centaines de pèlerins, foule bigarrée de l’esplanade du Temple ? Comment ose-t-il prononcer ces mots fulgurants sur un enfant qu’il ne connaît point, dont il ne sait même pas de quel village d’Israël il est né ? Mystère du cœur qui connaît au-delà de l’intelligence et de la seule raison. Mystère du cœur labouré d’épreuves et pétrie d’une longue attente dans la prière où sans cesse l’âme humaine cherche à se déposséder d’elle-même pour être possédée par Dieu. Seul celui qui prie se désapproprie de lui-même. Seul celui qui prie longuement et avec persévérance se libère peu à peu de ce moi orgueilleux et égoïste, qui nous tient tous d’une manière aussi subtile que tenace, plus que la plus forte des glues.
Seul le cœur pauvre en esprit, dégagé des passions humaines mal orientées, peut ouvrir ses yeux sur le monde invisible des cœurs purs, et voir Dieu, là où il est, dans les personnes et les événements. Il y a une connaissance du monde et des hommes qui dépassent tous les savoirs et toutes les bibliothèques, connaissance qui faisait dire au grand saint Thomas d’Aquin : « J’en ai plus appris au pied du Saint Sacrement que dans tout ce que j’ai écrit. » Ces cœurs purs sont des cœurs d’enfant, quand bien même ils habitent des corps perclus d’années. Béni soit ce vieillard Siméon qui nous montre la route de la vraie lumière et de la vraie liberté. Car il sait de quoi il parle cet homme. S’il s’est enfoncé depuis si longtemps dans la solitude de la prière, c’est qu’il porte en lui tous les siècles de l’expérience de son peuple Israël, témoin de « ce cœur de l’homme qui est compliqué et malade. » [1] En deux mille ans d’histoire d’un Dieu qui pourchasse l’homme de son amour, Israël n’en a que trop souvent fait à sa tête par mille et une trahisons, par mésalliances et guerres sans merci, lesquelles lui valurent par lui-même le sobriquet de « peuple à la nuque raide. » [2] Tout le peuple sait désormais que pour aimer de l’amour enseigné par la loi de l’Alliance, selon les dix commandements de Moïse, les cœurs endurcis et mal convertis de tous ont besoin d’une délivrance divine. Syméon ne devise pas au sanhédrin avec les pharisiens en des discussions théologiques sans fin. Avec tous les anawim, les pauvres d’Israël, quel que soit leur rang social, il ne s’en remet plus qu’à Dieu seul pour supplier, espérer et attendre la délivrance d’Israël.
Ce jour-là, l’Esprit du Seigneur conduit ses pas vers ce tout jeune couple pour recevoir leur enfant nouveau-né et accueillir son mystère en des mots ineffables : « mes yeux ont vu le salut que tu préparais à la face des peuples : lumière qui se révèle aux nations et donne gloire à ton peuple Israël. » [3] Un enfant, lumière pour toutes les nations ! … Les savants ne feraient qu’en rire. Seul un cœur d’enfant pouvait reconnaître l’enfant venu délivrer Israël, et avec lui toutes les nations.
Où donc est la délivrance à opérer ? Syméon est d’une lucidité époustouflante sur le cœur humain. Il annonce à la mère de l’enfant ce que sera cet enfant et le prix à payer pour elle. « Cet enfant provoquera la chute et le relèvement de beaucoup en Israël. Il sera un signe de contradiction – et toi, ton âme sera traversée d’un glaive – : ainsi seront dévoilées les pensées qui viennent du cœur d’un grand nombre. » [4]
Le prophète Ézéchiel avait déjà annoncé le don d’un cœur de chair à la place du cœur de pierre qui est trop souvent le nôtre. [5]Nous ne soupçonnons pas en effet notre capacité phénoménale de résister à Dieu. Tout l’itinéraire de l’enfant Jésus va le démontrer. Ceux qui auraient dû être le plus prêt à le reconnaître, docteurs de la loi, prêtres et pharisiens, vont le rejeter. Jésus sera d’abord pour les siens signe de contradiction. Ceux-là vont dire le contraire de ce qu’il est. Ce qui est le propre du Satan qui inverse tout, donnant le mensonge pour vérité, appelant bien le mal.
La lumière éclatante du cœur de Jésus enfant, de la crèche au crucifiement, n’arrivera pas à fendre la dureté de certains cœurs. Il faut s’appeler Syméon et Anne, repus d’années de lutte contre soi-même, dans la prière et la pénitence, pour être libre et pouvoir reconnaître l’enfant qui délivre de cette possessivité invétérée qui habite le cœur de l’homme, quant au pouvoir, au savoir et à l’avoir. Pour cela nous savons oeuvrer selon tous les moyens possibles et imaginables, pourvu qu’on soit dieu par soi-même et que l’on en tire gloire pour soi-même. Nous avons une capacité phénoménale à fuir la vérité de notre être et de notre vocation, fuite qui peut s’opérer dans tous les expédients concevables, non seulement l’alcool et le sexe, l’argent et le pouvoir, mais aussi la religion. Saul de Tarse en est un brillant exemple qui ne voulait point reconnaître que la pratique de la loi à elle seule ne pouvait le sauver. Tous nous regimbons contre l’aiguillon qui taraude notre âme pour y faire la vérité. Alors nous fuyons et que d’imagination et de roueries ne déployons nous pas pour cela.
Dieu patiente parce qu’il nous aime trop pour nous perdre. Dieu patiente parce qu’il est plus résolu à nous sauver [6]que nous sommes têtus et tenaces pour nous sauver de Lui. Mais Dieu ne peut contraindre une liberté. Nous avons la capacité de nous perdre à jamais. Il ne restera à Jésus que ses yeux pour pleurer comme il pleurera sur Jérusalem. Ce qui fit dire au petit voyant de Fatima, le bienheureux François : « Je veux aller bien vite au ciel pour consoler Jésus des âmes qui se damnent. »
« Il faut sauver Dieu de nous-même » aimait dire le père Maurice Zundel. L’enfant Jésus vient à nous, désarmé et d’une façon désarmante. Ne fuyons pas sa tendresse et sa délicatesse. N’ayons pas peur de nous livrer à lui, par une authentique et persévérante vie de prière. Nous livrer à Lui en tout ce qui fait notre vie pour qu’il nous délivre de nous-mêmes et nous donnent la vraie mesure de notre vie : nous sommes aimés de Lui de toute éternité et sans conditions. Cessons d’être esclaves de nous-mêmes pour être libres dans le Christ.
[1] Jr 17, 9-10
[2] Ac 7, 51
[3] Lc 2, 30-32
[4] Lc 2, 34-35
[5] Ez 36, 26
[6] Ps 71, 3
[1] Jr 17, 9-10
[2] Ac 7, 51
[3] Lc 2, 30-32
[4] Lc 2, 34-35
[5] Ez 36, 26