« Ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi. » 1 Cor 1, 27

Homélie pour le 4° dimanche du Temps de l’Eglise (A)

Frère Jean-Dominique Dubois, ofm

 

 La leçon est rude. Nous en avons peur sans nous l’avouer. Nous préférons le ronron de notre pratique religieuse et la sécurité de notre bien-être matériel. Nous parlons beaucoup, mais agissons-nous vraiment à hauteur de notre foi chrétienne ? Qui peut choisir la pauvreté, comme si, des pauvres sur la terre, il n’y en n’avait pas assez ? Les larmes, comme si les épreuves n’étaient pas lot commun pour tous ? La justice et la paix, dans un monde de business et de la loi du plus fort ? La pureté, dans un monde de la pornographie ? La persécution, dans un monde de liberté à outrance à vouloir faire ce que l’on veut, quand on veut, comme on veut ? Bref la douceur et la joie, alors que nous sommes dans un monde de rivalités violentes ? Jésus n’est pas sérieux. Il est fou, littéralement déjanté par rapport à notre monde. Pardon Jésus…

Au temps d’Hérode le grand et de Ponce Pilate, la crucifixion de Jésus a bouleversé tout l’empire romain. Oh, il fallut quelques siècles ! Mais ce que les chefs des juifs ont voulu retarder en livrant Jésus à mort, à savoir la dispersion du peuple, cela finit par arriver en moins d’un siècle. Les chefs jaloux ont préféré l’arrogance et l’orgueil d’une pratique et d’un pouvoir religieux au détriment d’une authenticité de l’écoute du cœur et de l’humilité du Dieu d’Abraham. Ce fut la ruine d’Israël… et au 5° siècle la fin de l’empire de Rome.

Au temps des cathédrales et d’une apogée de la chrétienté, un pauvre bougre de François d’Assise a choisi Dame Pauvreté pour prêcher l’Évangile à mains nues, plutôt qu’aidé du prestige religieux d’une Église installée, non instruite et enfermée dans ses apparats. Le petit pauvre d’Assise n’a fait la leçon à personne. Mais c’est lui qui a bousculé la philosophie, la théologie, l’art et la science, jusqu’à aujourd’hui.

Au temps où l’Europe se suicide dans une première guerre mondiale odieusement meurtrière, Padre Pio, un humble fils de saint François, reçoit les stigmates de la Passion du Christ et vivra cinquante ans la petitesse de Jésus en croix pour implorer la paix sur le monde. Sa maison du soulagement de la souffrance est aujourd’hui l’hôpital le plus performant d’Italie, fondée non sur l’argent et le carriérisme, mais sur l’humilité du service, du plus haut au plus bas de l’échelle médicale.

Au temps d’internet, de la toile et des réseaux sociaux, au temps des banques et de l’économie virtuelle des traders, un fils unique d’une bonne famille bourgeoise de Milan, fils de banquier, a choisi la simplicité et la petitesse de l’eucharistie pour témoigner de la puissance de l’Évangile, dans son milieu social comme auprès des jeunes et des pauvres de sa ville. Atteint d’une leucémie foudroyante, Carlo Acutis a vécu l’eucharistie de sa vie en choisissant la souffrance offerte plutôt que le désespoir et les larmes sur une vie si courte. Son site internet sur les miracles eucharistiques et sa vie eucharistique exemplaire, font plus aujourd’hui que nos sermons. La valeur n’attend pas le nombre des années, dit-on, pas plus que la fécondité d’une vie.

Pourquoi l’avortement ? Pourquoi est-il devenu un droit constitutionnel alors qu’il restait un drame et une exception pour soulager les pires détresses ? Allons à la racine sans nous voiler la face. Parce que les forces invisibles du mal, qui gouvernent ce monde, ont la haine du sein de la femme qui est le lieu de l’Incarnation du Verbe de Dieu, le lieu de la petitesse par excellence. Depuis les origines, nous dit le livre de la Sagesse, la mort est entrée dans le monde par la jalousie du démon. Or le démon est depuis toujours jaloux de l’homme et de sa prodigieuse destinée dans le Christ. La jalousie du démon décupla face au mystère de Dieu qui se fait chair, lequel Jésus, en « ne craignant pas de prendre corps dans le sein d’une Vierge »[1], choisit la petitesse, l’humilité et l’obéissance amoureuse à son Père, plutôt que la magie de l’intelligence du pouvoir, du savoir et de l’avoir.

Pourquoi l’euthanasie et le suicide assisté, sinon parce que l’homme moderne ne supporte pas d’intégrer la souffrance dans son logiciel d’inhumanité, refusant que sa vie dépende de Dieu ? Qui peut entendre aujourd’hui la parole de Padre Pio au personnel médical de son hôpital : « Si vous n’apportez pas l’amour à vos malades je crains que vos médecines ne servent pas à grand-chose » ? On préfère revenir sur plus de deux millénaires d’humanisation offert par le serment d’Hippocrate : « Même sous la contrainte, je ne ferai pas usage de mes connaissances contre les lois de l’humanité… Je ferai tout pour soulager les souffrances. Je ne prolongerai pas abusivement les agonies. Je ne provoquerai jamais la mort délibérément. » En revenant sur de tels engagements l’humanité se suicide.

Aux obsèques de Mère Teresa, les plus grands du monde entier étaient représentés. Pourtant Mère Teresa allait, à l’encontre des lois que ceux-ci avaient promu, chercher les bébés jetés dans les poubelles ainsi que tous les déclassés livrés à eux-mêmes dans les rues de Calcutta. Aux obsèques de saint Jean-Paul II tous les puissants du monde entier étaient là. Pourtant ce pape avait dit qu’il faut aussi que le pape souffre. Au terme de sa vie, Jean-Paul II n’a pas eu honte de demeurer affaibli et si diminué à la face de tous. Durant son pontificat, malgré ses capacités humaines et intellectuelles hors pair, c’étaient, pour cet évêque de Rome, les trois huit : huit heures de prière par jour, huit heures de travail et huit heures pour le reste. Son humilité fut sa véritable grandeur. 

La pauvreté en esprit de l’homme désencombré de lui-même, les larmes de celui qui pleurent de ne pas savoir aimé dans la souffrance même, la douceur de ceux qui aiment la vérité en vérité, la soif de justice des véritables artisans de paix, la miséricorde de ceux qui ont des entrailles de mère pour les pires de leurs enfants, les patients sous le joug de la persécution qui savent que leur cause est juste mais que la violence ne résout jamais rien, tout cela c’est l’homme des béatitudes, c’est l’homme de « la joie que personne ne pourra nous ravir ». [2] Cet homme-là est un fou au regard des valeurs du monde, mais c’est l’homme plus fort que la force des puissants et des sages. Tout cela c’est folie de Dieu parce que c’est le portrait de Jésus, c’est la folie de l’Amour véritable. Un chrétien c’est un autre Jésus, c’est un homme transfiguré par Jésus. Si nous voulons transformer ce monde insatiable de guerres il n’y a pas d’autre chemin. Qui choisira l’humilité dans l’obéissance à la Loi du Christ, lui seul sera, avec tous ses semblables et selon ses talents, force de conversion pour le monde.

[1] Hymne du Te Deum

[2] Jn 16, 22

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« Il a rendu libres tous ceux qui … passaient leur vie dans une situation d’esclaves. » He 2, 15

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