« Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche. » Mt 12, 17

Homélie pour le 3° dimanche du Temps de l’Église (A)

Frère Jean-Dominique Dubois, ofm

 

Jésus n’a pas encore commencé son ministère que la mort rôde déjà. Quarante jours durant au désert il a lutté avec les puissances des ténèbres, dont le livre de la Sagesse nous dit que : « la mort est entrée dans le monde par la jalousie du démon et que ceux qui lui appartiennent en feront l’expérience. » [1] Son cousin, Jean le Baptiste, vient d’être arrêté par Hérode et sera bientôt décapité. Pourquoi, pour qui, en vue de quoi Jésus sort-il de son long silence après une trentaine d’années de vie cachée, vie humble, priante et laborieuse ? Jésus vient habiter ce monde merveilleux de la création et de la splendeur des vivants où malheureusement la mort semble avoir toujours le dernier mot après un cortège de souffrances. Le prophète Isaïe a dit de lui : « Il ne criera pas, il ne haussera pas le ton, il ne fera pas entendre sa voix au-dehors. Il ne brisera pas le roseau qui fléchit, il n’éteindra pas la mèche qui faiblit, il proclamera le droit en vérité. » [2]

Jésus ne craint pas de paraître au grand jour. Jésus ne vient nullement à la manière d’un César, doté d’un programme retentissant, avec force cour et gens d’armes. De sa part, une seule parole et un seul geste posés aux carrefours des nations. Capharnaüm est en effet une ville entrepôt au bord du lac de Tibériade, ville située sur la grande route commerciale qui relie les déserts d’Arabie aux grands peuples du croissant fertile de la Perse à la Grèce en passant par la Chaldée et l’Assyrie. Jésus veut se faire entendre de tout le monde. L’élection du peuple d’Israël, comme toute élection à une vocation particulière, est au service du bien commun. Un rabbin, commentant le deutéronome [3], proclamait qu’Israël a été choisi, bien qu’il soit le plus petit de tous les peuples, « pour que personne ne puisse dire qu’il est trop petit au point que Dieu ne s’intéresse pas à lui. » Jésus est venu semer la parole du Père des cieux sur tous les terrains. [4] À l’heure de sa mort il dira que c’est pour la multitude qu’il verse son sang.

À l’heure du commencement, voici donc une seule parole, un seul geste, posés de façon si déconcertante et si simple que nulle porte n’est forcée, nulle contrainte exercée, nulle liberté froissée. « Convertissez-vous car le Royaume des cieux est tout proche. » [5] Le moindre commerçant peut écouter ou passer sa route. S’arrêter et prendre la mesure de l’homme Jésus ou vaquer indifféremment à ses occupations.

Se convertir c’est se tourner vers, c’est prendre la bonne direction. Le pire d’une vie c’est de n’avoir plus de directions claires et significatives. Voilà bien ce qui nous arrive en cette époque déboussolée. Le communisme a promis le grand soir ; il n’est pas arrivé. Ce furent les goulags. Le nazisme voulait réaliser la folle espérance de « Globalia » ou « d’Europa ». Ce furent les camps de concentration, tombes à ciel ouverts pour des millions d’hommes, serties de déluges de bombes sur tant de pays. Aujourd’hui le relativisme absolu nous promettrait le bonheur par le doux commerce de la diversité heureuse. C’est la guerre chaude qui est à nos portes après une quarantaine d’années de guerre froide. Qui nous délivrera de cette culture de mort cachée derrière les fausses promesses d’un hypothétique homme nouveau, dans une prétendue fraternité égalitaire, n’engendrant que de nouvelles terreurs ? Que résonne donc encore à nos cœurs l’appel puissant de saint Jean-Paul II ouvrant son pontificat en des paroles brûlantes d’actualité : « N’ayez pas peur ! Ouvrez, ouvrez toutes grandes les portes au Christ ! À sa puissance salvatrice ouvrez les frontières des États, les systèmes économiques et politiques, les immenses domaines de la culture, de la civilisation, du développement. N’ayez pas peur ! Le Christ sait « ce qu’il y a dans l’homme » ! Et lui seul le sait ! » [6] Nul politique ne pourra aller sur ce chemin du Christ si d’abord chaque chrétien n’est pas clairement et fermement orienté vers le Christ. Notre vie tout entière doit être animée du souffle de l’Esprit Saint, tout orientée par la pensée de l’Évangile du Christ et de l’enseignement de l’Église qui n’est que parole du Christ. Nul homme politique ne comprendra la direction à prendre, si le Christ n’est pas la source et le sommet de ma vie. Mon cœur, mon âme et mon esprit cherchent-ils sans cesse à se convertir au Christ, à être orientés, animés de son Esprit Saint ?

Le Royaume est proche, nous dit Jésus. La Royaume de la vraie vie. Le Royaume que cherche tout homme, même quand il s’égare dans le pire des péchés ou la plus sombre idéologie de mort. Le Royaume dont tout homme rêve : aimer en vérité et être aimé à l’infini. Il est là en la personne de Jésus. Jésus en livre les prémices dès ses débuts. Il appelle apôtre André et Pierre, Jacques et Jean. Aucun rabbin en Israël ne se permettrait de dire à des disciples potentiels : viens et suis-moi. Il dira plutôt : suis mon enseignement et fais ta vie selon la Torah, la Loi de Dieu. Le Royaume a donc à voir avec la personne tout entière de Jésus. Être chrétien ce n’est pas suivre des valeurs ou les observer scrupuleusement, c’est suivre une personne follement amoureuse de nous, dont nous devrions être passionnément amoureux. « À qui irions-nous » dira un peu plus tard, Simon Pierre. [7] Jésus est déroutant. Son chemin n’est jamais facile. « Le Royaume appartient aux violents, il est à ceux qui s’en emparent. » [8] Il est plus facile de choisir la force de l’épée que la puissance d’amour de la Parole du Christ. Si je ne me fais pas violence pour être bien orienté, je serai assis au banc des compromissions et des collaborations en tout genre.

Enfin Jésus guérit les malades, délivre les possédés, fait du bien en paroles et en actions. Être chrétien ce n’est pas tenir de beaux discours. Dieu s’est fait chair depuis les temps anciens. Il a concrètement délivré Israël des puissants égyptiens et des rois cananéens. Jamais Dieu n’a abandonné son peuple, pardonnant toutes ses fautes, renouvelant sans cesse son alliance. L’homme est tout au cœur de Dieu, plus que Dieu n’est au cœur de l’homme, car Dieu n’a pas créé le goulag de l’amour. Dieu s’est fait mendiant d’amour à la porte de nos cœurs pour faire de chaque cœur humain le palais de son amour, du moins si nous y consentons…

[1] Sag 2, 24

[2] Is 42, 2-3

[3] Dt 7, 7

[4] Cf. La parabole du semeur. Mt 13, 1-9

[5] Mt 4, 17

[6] Homélie de sa Sainteté Jean-Paul II Place Saint-Pierre Dimanche 22 octobre 1978

[7] Jn, 6, 68

[8] Mt 11, 12

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« Tu es mon serviteur, Israël, en toi je manifesterai ma splendeur. » Is 49, 3