« Prenez sur vous mon joug… » Mt 11, 29

Homélie pour le 14° dimanche du Temps de l’Église (A)

Frère Jean-Dominique Dubois, ofm

Qui peut prétendre demander de se mettre sous son joug ? L’image est forte, sans ambigüité. Il s’agit d’être attelé côte à côte, comme des bœufs, pour tirer ensemble une lourde charge. Comment peut-on se mettre consciemment et volontairement sous le joug de qui que ce soit. L’image blesse notre farouche passion pour la liberté. Passion exacerbée à notre époque où liberté rime avec individualisme forcené, en exclusion ou au moins en mise à l’écart de tout autre intervenant. Jésus est souvent excessif, voire insupportable, dans les expressions de son enseignement. Du moins le percevons nous ainsi, en raison de nos idées mal dégrossies qui brillent à l’aune mensongère de la bienpensance dominante.

Pourtant, à bien y regarder, à notre insu le plus souvent, nous sommes sous le joug de beaucoup de choses qui nous asservissent, sous prétexte même de liberté. Réalité fort bien décrite par le poète libanais Khalil Gibran : « En vérité, ce que vous appelez liberté est la plus solide de ces chaînes, même si ses maillons brillent au soleil et vous aveuglent. […] Ainsi en est-il de votre liberté qui, quand elle perd ses chaînes, devient elle-même les chaînes d'une liberté plus grande encore. »

 Jésus vient nous libérer de tous les jougs qui entravent notre vraie liberté. L’histoire le prouve. N’est vraiment libre que celui qui s’engage totalement et définitivement. N’est libre que celui qui se donne tout entier et définitivement en prenant le joug d’une cause qui le dépasse autant qu’elle l’habite pour parvenir à une plénitude de soi.

« Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils Unique. » (Jn 3, 6) Le Fils nous aime comme le Père l’aime. Pour nous Jésus s’est livré volontairement au joug de la mort afin de briser ce joug injuste et de nous offrir le sien, celui de la liberté en Dieu, notre Père. Notre notion contemporaine de la liberté est un terrible avatar de la vraie liberté, une dimension secondaire de la vraie liberté, érigée en absolu. Est libre non celui qui fait ce qu’il veut mais celui qui consent par amour à ce qui lui est offert par amour. Pour devenir un virtuose il faut se mettre sous le joug d’une rude école d’apprentissage. Mozart ne serait jamais devenu le génie de la musique qu’il fut sans le joug de l’apprentissage rigoureux reçu de son père Léopold. Le talent ne suffit pas.

Nulle n’est une île. Nous sommes nés d’une relation d’amour. La création tout entière est née de Dieu par pur amour. Il est de la nature de la création que « toutes les choses aillent par deux par deux » (Si 42, 24). La création et toute créature ne peuvent trouver leur plénitude sans leur Créateur. Nul être humain ne peut s’accomplir sans une relation d’engagement avec d’autres êtres humains, dont le mariage est la plus haute réalisation. Alors il est naturel de s’atteler à certains jougs pour trouver le chemin de la liberté et de l’accomplissement de soi. Encore faut-il ne pas se tromper de joug ! …

« Chargez-vous de mon joug et mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez soulagement pour vos âmes. »  (Mt 11, 29) Le joug du Christ est le joug de notre Créateur, de notre Sauveur et de notre Rédempteur. En Lui chacun de nous a été créé. De Jésus seul nous pouvons trouver le pardon de nos péchés. Du Christ seul nous pouvons espérer le soulagement de nos épreuves, la force de les traverser et de les assumer. Dieu est responsable du monde tel qu’il l’a créé, mais il n’est pas responsable du mal que la liberté de l’homme a seul introduit dans le monde. Aussi Dieu nous offre son Fils Unique qui est le chemin de la vraie liberté par l’obéissance seule capable de nous conduire à la plénitude de notre être. Dieu souffre des malheurs de l’humanité. Il ne peut rien pour nous en sortir sans notre engagement libre sous son joug. Sa douceur et son humilité conduisent à trouver le repos au sein même de toutes les guerres intérieures ou extérieures à nous-mêmes.

L’archevêque-coadjuteur de Saïgon, Monseigneur François-Xavier Nguyen Van Thuan, témoigna de la force de cette douceur et de cette humilité du Christ. Durant treize années de captivité communiste, dans les conditions les plus horribles qui soient, Thuan a choisi le joug du Christ. Il a choisi Dieu le donateur plus que les dons de Dieu. Il a témoigné d’une liberté infiniment plus grande que celle de ses geôliers. Ceux-ci prétendaient rendre libre leur pays et le débarrasser de toute forme de tutelle, dont celle du christianisme, religion des colonisateurs. Il était vain de passer d’un régime abusif à un régime totalitaire, bien que les deux se réclament du service de la liberté. Monseigneur Thuan sut faire la différence entre un régime politique et la religion qui arrivait dans ses bagages.

Saint Paul nous enseigne : « C’est pour que nous soyons libres que le Christ nous a libérés. Alors tenez bon, ne vous mettez pas de nouveau sous le joug de l’esclavage. » (Ga 5, 1) Notre offrande totale au Christ nous offre la liberté d’aimer et de servir nos frères les hommes.

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« Qui aura perdu sa vie à cause de moi la trouvera. » Mt 10, 39