« Leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître. » Lc, 24 16

Homélie pour le 3° dimanche de Pâques (A)

Frère Jean-Dominique Dubois, ofm

Comment les yeux des disciples étaient-ils empêchés de reconnaître Jésus ? Ils ont vécu trois années avec lui, témoins privilégiés de ses merveilles : guérisons, résurrections et libérations de tant de pauvres. Jésus ne vient pas à eux comme un fantôme. Thomas demande justement à toucher les plaies pour ne pas être illusionné. Les évangélistes soulignent qu’à chaque rencontre de Jésus ressuscité les apôtres ne le reconnaissent pas. Marie-Madeleine ne le prend-t-elle pas pour le jardinier ? On peut donc voir le Christ ressuscité et ne pas le reconnaître. Et nous qui pensons que si nous pouvions voir Jésus, ce serait plus facile de croire. « Heureux celui qui croit sans avoir vu » nous dit Jésus. (Jn 20, 29)

Le scandale, la pierre d’achoppement, la cause profonde de cet aveuglement, c’est la terrible passion de Jésus. Que se passe-t-il, trop souvent, quand des malheurs nous atteignent, maladies graves, accidents ou deuils ? Nous mettons Dieu au banc des accusés. Nous peinons à prier, quand nous n’abandonnons pas la prière. Notre foi en Dieu peine devant l’horreur du mal. Qu’est-ce que j’ai fait au Bon Dieu pour souffrir cela ? Si Dieu était si bon, pourquoi permet-il un tel drame ? Paradoxalement, quand tout va bien, on n’est pas guère plus aux abonnés de la pratique religieuse. « Le cœur de l’homme est compliqué et malade » dit le prophète Jérémie. (Jr 17, 9) Notre vision de Dieu ressemble parfois jukebox, la machine à fabrication de bonheur consommable immédiatement.

 Ces deux disciples en butte à l’épreuve de leur Maître se voit rejoint par un étranger. Dépités, désarçonnés ils quittent Jérusalem, la cité de la paix, pour retourner à leur quotidien. L’espérance est morte. Leurs horizons se sont brisés sur les événements tragiques de ces derniers jours. Les apôtres sont retournés bien vite à leurs filets de pécheurs. Comme pour fermer une parenthèse de trois ans, faite d’espoirs fous, mais totalement inaboutis. Le ministère en Galilée avec Jésus, une impasse, un chemin sans issue… Quel malheur ! …

Jésus rejoint les siens dans leurs épreuves, leurs doutes et leurs souffrances intimes. Nul reproche, nulle question indiscrète. Humblement, Jésus reprend l’Écriture pour leur en donner la cohérence quant à l’annonce de la souffrance et de la passion du Fils de l’homme. Ces hommes tristes et dépités sont rejoints au plus intime de leur cœur, là où cela fait le plus mal. Soudain ils goûtent une paix, un feu brûlant qui panse les plaies de l’âme et les apaise.

Le mystère du mal et de la souffrance, rien ne peut l’expliquer. La réponse à cette énigme est dans l’intégralité de la vie et de l’enseignement de Jésus. Jésus n’a rien expliqué du mystère du mal. Il est venu habiter nos souffrances et nos maladies. Il les a prises sur Lui. Jésus s’est tellement immergé dans nos blessures qu’il en a crié d’abandon vers le Père. La preuve est là que Dieu nous aime. Si nous acceptons de le laisser descendre chez nous, particulièrement dans nos enfers, nous découvrirons qu’il vient nous prendre la main pour nous en sortir. Main douce et forte du Créateur, main douce et forte du bon médecin, qui ne fait pas de grand discours mais dont la sagesse médicale est efficace. « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos. » (Mt 11, 28) Dieu n’est pas responsable du mal, mais il est responsable du monde tel qu’il l’a créé. Le capitaine divin n’a pas abandonné le bateau monde qui coule depuis les origines en raison du mauvais pilotage d’Adam et d’Eve. Jésus, bon capitaine, a pris sur lui le sort des hommes pour transformer toute blessure humaine en source de lumière. Jésus est venu conduire à bon port le bateau de nos vies.

 Lorsque Jésus rompt le pain devant les disciples d’Emmaüs, les yeux aveuglés voient. Parce qu’ils ont accueilli Jésus dans leur souffrance et leur désespérance, ils le reconnaissent. Or ce dernier mystérieusement disparaît à leurs yeux de chair. Les disciples n’ont plus besoin de le voir en chair et en os. Les yeux de la foi suffisent, plus réellement et plus efficacement que ce que des signes ou des merveilles pourraient leur manifester.

« Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils Unique. » (Jn. 3, 16) Le don de Dieu ne se trouve pas dans les nuages, sur de hautes montagnes, ou dans des pratiques ésotériques compliquées. Dieu est au plus intime de nos cœurs, plus intime à nous-mêmes que nous-mêmes, plus intime que la communion de deux époux. Par l’eucharistie nous ne faisons qu’un avec Jésus, de cœur, de corps et d’âme. L’eucharistie de Jésus vient transfigurer nos souffrances et nous ouvrir les portes du ciel, si du moins nous la vivons comme Jésus nous l’a enseigné.

Sur son lit d’hôpital, terrassé par une leucémie foudroyante et les souffrances d’un très lourd traitement, Carlo Acutis n’a pas une seule plainte. Le jeune adolescent, passionné de Jésus eucharistie, dans l’adoration régulière et le messe dominicale, vit à plein de celle qu’il appelle « l’autoroute du ciel ». C’est Jésus eucharistie qui porte chacune des souffrances de son enfant bien aimé. Carlo n’est pas un héros, c’est un croyant accordé à Jésus eucharistie. La foi fait voir à Carlo ce que ses médecins ne voient que dans leur patient si patient, si abandonné et si courageux.

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