« J’ai vu : et voici une foule immense… » Ap 7, 9

Homélie pour la solennité de la Toussaint

Frère Jean-Dominique Dubois, ofm

À cette époque de l’automne, marquant la fin du comput de leur année, nos ancêtres les celtes célébraient le retour des morts. Le monde invisible des défunts était censé visiter les vivants et solliciter leurs suffrages. Le lien mystérieux entre vivants et morts s’exprime dans toutes les civilisations par les rites funéraires et ce qui les prolongent. L’homme a de tout temps, sur tous les continents, le sens de la vie comme d’une réalité puissante qui va au-delà de la mort réelle en laquelle se joue pour chacun de nous un bonheur ou un malheur définitif.

La foi chrétienne a évangélisé cette tradition multiséculaire par la fête de tous les saints suivie de la journée de prière pour les défunts. Paradoxe étonnant qui veut qu’en pure mémoire actuelle de l’antiquité celte on appelle aujourd’hui la fête d’Halloween (litt. la veille de la Toussaint) par un mot qui pointe vers la fête de la Toussaint. Notre société occidentale revient donc des siècles en arrière pour ne célébrer ou ne faire mémoire que les morts et le monde des ténèbres, oubliant que la fête elle-même parle d’abord de la Toussaint, ne serait-ce qu’en la désignant.

Si l’Église, dans sa sagesse, commence par fêter les saints et poursuit par une journée de prière pour les défunts, c’est que la foi chrétienne nous enseigne la priorité absolue de la lumière des saints sur toute mort et toute ténèbre. Dieu nous a créés par amour « pour que nous soyons saints et immaculés en sa présence dans l’amour » (Eph 1, 4) Aussi nous sommes tenus en permanence dans le milieu divin qu’est l’amour de Dieu. Toute créature, toute l’histoire du monde et toute la création ne vit que de la tendresse divine comme de sa douce présence. Nous sommes nés de Dieu, nous vivons par Dieu, nous sommes destinés à être en plénitude à son image et ressemblance. La mort, les ténèbres, les épreuves ne sont que les marques d’une absence partielle de ce bien suprême. La vie est plus forte que la mort. En Jésus la lumière est victorieuse des ténèbres. Le mal n’est jamais à égalité avec le bien. Le dernier mot de Dieu sur toute la méchanceté et la haine des hommes c’est la résurrection de son Fils bien-aimé

Nous venons de vivre en France un événement qui a touché le monde entier. La visite apostolique de notre pape Léon XIV a manifesté une ferveur, une fraternité, une vitalité qui dépassent et traversent les malheurs notre temps.  À ce titre la veillée de prière de 80 000 jeunes au stade de France fut sans doute le point le plus emblématique de cet événement. Le Saint Père, visiblement ému par la rétrospective de l’histoire des saints de France et la longue procession des reliques, a spontanément exprimé son merci aux jeunes en leur disant par les mots de saint Paul : « Vous êtes les saints de France. » Parole en effet de l’apôtre qui ne s’adresse jamais à ses chers chrétiens sinon en leur disant : vous qui êtes les saints de Colosses, d’Éphèse, de Rome ou de Thessalonique, etc ... Un chrétien est un saint de Dieu. La beauté, l’enthousiasme et la ferveur de tous ces visages de jeunes si différents les uns des autres étaient le signe indubitable que les ténèbres de l’époque ne prévaudront pas une fois de plus sur la puissance de l’amour divin qui a créé tous ces visages. Les questions des jeunes au pape et la réponse de Léon XIV à tous ces jeunes n’étaient pas ni à l’eau de rose, ni d’un moralisme ennuyeux, ni d’un mysticisme éthéré. Conscients des difficultés de l’heure, jeunes et pape ont dialogué pour confesser d’abord la lumière du Christ et chercher ensemble les chemins qui ouvrent à tout homme l’espérance d’une vie éternelle plus forte que la mort. Le pape a centré son enseignement sur le Christ et sur le fait que pour un chrétien « vivre c’est le Christ. » (Phi 1, 21) Il a invité les jeunes à être ce qu’ils sont, ce que nous sommes tous par notre baptême : des saints. Être baptisé et être saint c’est la même chose, car être baptisé c’est être uni de corps, d’âme et d’esprit avec le Christ, qui est le Saint Unique et Éternel. Cette participation à la vie divine par toutes les racines de notre être, en vertu de notre baptême, oblige à devenir ce que nous sommes, sans quoi nous ressemblerons à des lâches ou à des traîtres. Pour son enseignement sur la sainteté, le pape Léon XIV a rappelé aux jeunes la beauté de leur être profond de baptisé en Jésus Christ et les chemins pour y parvenir. Trois mots de saint Paul ont retenu son attention : éviter, tendre, combattre. Il s’agit d’éviter tout ce qui conduit au mal, de tendre vers le bien et de combattre toute forme de tentation. Évoquant les visages si divers des saints de la France, marqueurs de la si riche histoire de notre pays, le pape a souligné la multitude des charismes et des talents de ces saints de France amoureux de leur prochain comme de la meilleure part d’eux-mêmes. Pour cela ces hommes et ces femmes étaient profondément enracinés en Jésus Christ, par la prière assidue, la connaissance des Écritures, et une participation authentique aux sacrements.

« Les saints ont changé le cours de l’histoire, faisant passer beaucoup de personnes de la souffrance à l’espérance ; car ils ont d’abord changé leur propre cœur, en le transformant à la lumière de la foi. » Que cette parole emblématique de l’enseignement du pape Léon XIV s’inscrive au plus profond de nos cœurs pour nous décider à être ce que nous sommes, les saints de France, fuyant le défaitisme et la sinistrose, et pour croire que « le Christ au milieu de nous l’espérance de la gloire » (Col 1, 27) est une force capable de transformer le chaos de l’histoire en une création de toute beauté. Les saints nos ainés nous ont montré le chemin. Il suffit de le prendre en regardant le Christ qui compte sur chacun de nous, sans exception.

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« Quel est le grand commandement ? » Mt 22, 36