« … comme moi j’ai eu pitié de toi. » Mt 18, 53

Homélie pour le 24° dimanche du Temps de l’Église

Frère Jean-Dominique Dubois, ofm

 

Pourquoi rancune et colère, disputes jamais achevées, ruminations incessantes, médisances et calomnies entre nous ? Vieilles querelles de familles ressassées de génération en génération au point parfois de ne plus savoir pourquoi nous sommes en froid. Nous croyons parfois avoir pardonné ou fait la paix et voici qu’à la première occasion notre colère ressort tel un volcan mal contenu, trahissant notre désir de vengeance. 

Simon-Pierre apôtre connait bien la nature humaine. Il sait qu’il est difficile de pardonner, parfois même impossible. En bon disciple de la Torah Simon-Pierre sait que Dieu a donné le pouvoir de pardonner à l’homme qui a été blessé par son prochain, mais que ce pouvoir a ses limites. Limites non point théoriques mais limites que l’expérience humaine découvre inexorablement. Comment pardonner aux assassins de ma famille ? Comment pardonner à celui qui a violé mon intégrité ? Comment pardonner au peuple qui a voulu nous anéantir ? Comment pardonner à celui qui a brisé mon couple ou au conjoint qui a trahi ?...

Simon-Pierre avec raison tente de trouver une limite au pardon, histoire de se disculper, sa conscience lui faisant pressentir que le pardon est tellement de l’ordre du divin, au point que l’homme est appelé à pardonner à la mesure de Dieu, c’est-à-dire à l’infini. « Il t’est dur de regimber contre l’aiguillon » dira Jésus à Saul de Tarse sur le chemin de Damas (Ac 9, 5). Saul était un homme zélé pour la Torah, un des meilleurs parmi les pharisiens de son époque, mais il savait bien qu’il n’arrivait pas à la perfection de la pratique intégrale de l’enseignement mosaïque.

 Jésus répond par la parabole suggestive d’un roi qui vient demander les comptes à ses serviteurs. La réponse est dans la disproportion entre la dette de l’un et la dette de l’autre. Celui qui implore la clémence de sa dette doit six cent mille fois plus que son propre débiteur lui doit. Or le miséricordié d’une dette si lourde est incapable de faire miséricorde. Le roi remet à l’un une dette de quelques milliards d’euros et celui-là n’est pas capable de remettre une dette de quelques centaines d’euros.

Nous sommes des ingrats. Nous oublions que nous avons reçu la vie gratuitement, que nous n’avons rien que nous n’ayons reçu. Nous oublions que nous sommes mortels et que nous n’emporterons rien dans la vie après la mort. « Pense à ton sort final et renonce à toute haine, pense à ton déclin et à ta mort, et demeure fidèle aux commandements. (Si 28, 6) » Nous sommes appelés à entrer dans la plénitude de l’amour, ce que l’on appelle communément le paradis. Mais nul ne peut entrer dans la salle des noces sans avoir revêtu l’habit des noces (Mt 21, 11). Nul ne peut demander le pardon à Dieu sans pardonner à son prochain (Mt 6, 15), quelle que soit la gravité des crimes subis. La justice appartient à Dieu. Elle doit être faite sur terre, bien que toujours imparfaite. Elle sera faite soigneusement par le Seigneur dans l’au-delà, car chacun aura à répondre devant lui de ses actes. Mais la justice ne peut se faire que dans la miséricorde et l’amour.  

Jésus peut demander à ses disciples de pardonner à l’infini parce qu’il est la Miséricorde infinie. Si nous n’arrivons pas à pardonner c’est parce que nous ne sommes pas suffisamment unis à Jésus notre Miséricorde. De notre exacte union au Christ dépend notre capacité à pardonner. Or nul ne peut s’unir au Christ sans accepter le mystère de la croix qui est le lit nuptial des noces de l’agneau, chemin royal du paradis. Sur la croix Jésus a payé la dette infinie du péché de l’humanité entière, aussi notre union au Christ dans l’humble acceptation de nos souffrances, par lui avec lui et en lui, nous permet de pardonner la pire des offenses. Mystère que seul l’Esprit Saint peut nous révéler à la mesure de notre humilité et de notre prière persévérante.

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« Pour vous […] qui suis-je ? » Mt 16, 15